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84 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

restaient à vivre furent définitivement empoisonnés. Les hommes, les événements, ses propres actions, tout s'était retourné contre lui, et, en présence de cet acharnement du destin, il en venait à se demander s'il n'avait pas mérité son sort. De tardifs scrupules, des remords, des doutes le hantaient. Où se trouvent le juste et l'injuste, la vérité et l'erreur ? Il cessait de le distinguer. La con- fiance en soi le quittant, rien ne le soutenait plus. Mais maman veillait, et elle apaisait de son mieux les tourments de cette âme désemparée. Elle qui n'avait pas toujours approuvé la ligne de conduite de son mari, ne ménageait pas à ce dernier les suffrages rétrospectifs.

Je n'oserais affirmer que ses ennuis conduisirent seuls mon père au tombeau, mais je ne doute point qu'ils n'aient précipité sa fin. Chez lui, le moral réagissait du tac au tac sur le physique, et la moindre contrariété se traduisait par un malaise. Comme le disait Octavie en son langage populaire, si justement imagé : " Il se mangeait les sangs ". Sa constitution chancelante était incapable de résister longtemps à des ébranlements aussi répétés. Une grippe maligne qui courait dans Charlemont trouva en lui une victime docile.

Et il fallut, hélas ! que jusqu'au bout lui fût donné quelque sujet de plainte. Une fête foraine qui, cette année, se tenait sur une place du voisinage, violentait de ses rumeurs et de ses musiques la tranquillité due à la cham- bre d'un malade. La chose eût suffi en temps ordinaire à rendre le logis intenable, mais, durant ces heures tragiques, elle dépassait en horreur tout ce qu'on peut imaginer. Et mon père, qui se mourait au son des orgues mécaniques, répétait dans la demi-conscience de la fièvre :

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