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IOl6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voir si ses joues avaient gardé trace des deux gifles. Vivre dans la même ville, dans le même quartier que Juliette, et être séparé d'elle comme par toute l'immensité de l'Océan ! La mère Catherine étant tombée malade, ]^me Frébault se relâchait, un peu malgré elle, de sa sur- veillance. Elle ne pouvait plus le tenir aussi serré. Mais elle se disait :

— Je suis tout de même arrivée à le mater !

Un Dimanche de Septembre il prit le sentier qui con- duit au bois. Derrière un buisson, les coudes sur les genoux, il pleura longtemps. Il lui semblait que sa vie, à dix-huit ans, fût finie. Il n'avait pas lu que Les Misérables^ mais encore tous les romantiques que l'on peut trouver dans la bibliothèque d'une mairie de chef-lieu de canton, tous ceux dont l'âme avait craqué sous la poussée des désirs. Comme Chactas avec Atala, que de fois il avait rêvé d'emporter Juliette dans ses bras, à travers les forêts ! Il ne pouvait plus vivre si près et si loin d'elle.

Souvent on parlait chez les Frébault du cousin Leclerc qui, grâce à son brevet d'ingénieur, était parti, quelques dix années auparavant, pour l'Australie, dans le Queens- land, pour le compte d'une société anonyme qui y ex- ploitait des mines d'étain. On avait du mal à prononcer ce nom de Queensland, et ni Frébault ni les autres n'hésitaient à dire " Couisslan ". Encore avait-il fallu que le cousin Leclerc, lors de son premier retour au pays, essayât de leur indiquer la prononciation anglaise, mais c'était trop difficile, et l'on s'en tenait à Couisslan. Depuis son départ, il était revenu deux fois ; il disait au Louis, qui avait d'abord neuf ans, puis treize ans :

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