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676 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pendant cinquante ans. Il le promène dans la poli- tique, comme dans les bois ; dans les affaires, comme dans les sables de la Floride, où il n'a jamais mis le pied ; et dans l'amour même. Il veut tout tenter, pour tout lâcher de ses mains impuis- santes, en faisant croire qu'il dédaigne de rien tenir.

Ce culte de soi-même, on ne l'avait pas exercé en France, jusque là ; on n'en avait jamais accepté ni l'audace, ni le ridicule, encore moins l'idolâtrie. Il allait avec les temps nouveaux, où chacun s'adore, faute de mieux, faute d'imagination surtout. Il devait être la religion du siècle. Ce ne sont pas les plus belles phrases de Chateaubriand qui ont con- quis tous les esprits, pendant près de cent ans. C'est l'abus du moi, le droit fatal de l'amour pro- pre, la préférence du péché personnel à toute vertu, et non pas la passion d'une grande âme, mais le goût malheureux d'une sensibilité sans frein pour ses pires faiblesses contre l'ordre souverain, et pour ses caprices contre toute raison.

Bien loin que la passion soit le fond de Chateaubriand, elle lui fait défaut comme à toute sa descendance. Car, dans la passion, il n'y va pas d'un livre, mais de la vie. La force de Chateau- briand n'est pourtant pas ordinaire : il a fini, ayant vécu pour des livres, par mettre sa vie dans un livre, et par être aux yeux du temps ce qu'il voulait qu'on se souvînt qu'il fut. D'un ciseau prodigieux, il s'est taillé une statue d'un style

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