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882 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de même que l'intervention divine dans une action humaine nous semble destructrice de l'équilibre dramatique, de même celle du génie rompt toutes les lois de la psychologie de théâtre. On ne représente pas à la scène le génie ; on ne peut qu'y faire allusion. L'homme de génie ne saurait être le héros d'un drame ; il ne peut l'habiter ; il n'y paraît, si l'on peut dire, qu'en visiteur. La pièce n'est pas à sa mesure ; il peut se passer d'elle ; elle n'est pas faite pour lui, mais a propos de lui.

M. Donnay l'a bien senti et n'a pas tenté de dresser devant nous un portrait en pied de Molière. Il a choisi, dans la vie du poète, ce qui relève le moins directement du génie. L'histoire du mariage de Molière a plus d'un point commun avec l'histoire de bien d'autres mariages. En isolant, dans une période de onze années, six épisodes, on pouvait trouver assez de sentiments courants pour toucher le spectateur dans sa vie personnelle. Que Molière amoureux brave une ancienne maîtresse pour épouser sa fille ; qu'il surprenne sa jeune femme en conversation galante dans les jardins de Versailles ; que dans les combles du château il éclate en reproches violents ; que plus tard, l'empêchant de travailler, son impuissante jalousie le maintienne humilié derrière la fenêtre d'où il guette le retour d'Armande ; que dans le foyer du Palais-Royal, tandis qu'on joue les Fourberies, résigné et brisé, il affecte l'indifférence ; qu'enfin près du lit où agonise Madeleine Béjart, il se prête à une de ces fragiles réconciliations auxquelles on ne peut espérer de lendemain : rien dans tout cela qui ne soit d'ordre quotidien, rien qui nécessite la présence d'un homme exceptionnel ou qui la révèle. Rotrou pourrait remplacer Molière, la pièce n'en souffrirait pas. Je crois même qu'elle serait meilleure. Quand Banville met en scène Florise et Alexandre Hardy, il y a entre les personnages et l'aventure dramatique une proportion parfaite. Hardy peut tenir dans le cadre ; Molière, lui, ne le peut pas.

Evidemment il nous est possible, pendant un quart d'heure, d'imaginer Molière amoureux ou jaloux comme tout le monde.

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