Page:Nerciat - Félicia.djvu/266

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Cependant, certain domino noir parvint, à force de me suivre, de m’agacer, de me citer des particularités qui remontaient un peu loin, ce masque, dis-je, réussit enfin à m’intriguer. Il parlait avec agrément : il montrait, outre de l’esprit et de l’usage du monde, des sentiments pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de grands regrets : « il avait eu des espérances, il n’en avait plus ; il me voyait souvent, je ne le voyais jamais ; il pensait à moi jour et nuit, et peut-être y avait-il un siècle que je ne m’étais occupée de lui. » J’écoutais, je cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien au fait d’une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston s’amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par plusieurs de ces femmes, qui ont toujours quelque chose à dire aux Anglais opulents, il en avait congédié brusquement une demi-douzaine pour n’être point distrait d’entendre les folies de mon domino noir. Cependant à son tour intrigué par une femme d’une taille distinguée, qui s’obstinait à l’agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me laissa sous la garde du masque amoureux qui fit éclater sa joie dans les transports les plus passionnés.

Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur animait ses discours, se communiquait à mes sens et faisait des progrès d’autant plus rapides que personne ne m’ayant encore paru digne de remplacer le beau d’Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps, j’étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J’éprouvais donc une charmante tentation, je prêtais mille qualités au nouvel objet de mon caprice, je n’étais plus maîtresse de mon imagination. L’impression devenait de plus en plus profonde et j’avais du dépit de sentir que ma physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de mon pressant agresseur, tandis que le masque le mettait à l’abri de rien perdre de ses avantages. La foule nous gênait également, nous en sortîmes, et placés à l’écart, notre