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VOYAGE EN ORIENT.

masures, des jeunes filles se voilant à la hâte, tout effarées de voir dans la rue quelque chose d’aussi rare qu’un passant ; des cochons de lait et des volailles troublés, dans la paisible possession de la voie publique, refluant vers les intérieurs ; çà et là d’énormes matrones rappelant ou cachant leurs enfants pour les garder du mauvais œil : tel est le spectacle assez vulgaire qui frappe partout l’étranger.

Étranger ! mais le suis-je donc tout à fait sur cette terre du passé ? Oh ! non, déjà quelques voix bienveillantes ont salué mon costume, dont tout à l’heure j’avais honte.

Καθολιϰός ! Tel est le mot que des enfants répètent autour de moi.

Et l’on me guide à grands cris vers l’église de Saint-Georges, qui domine la ville et la montagne. Catholique ! Vous êtes bien bons, mes amis ; catholique, vraiment je l’avais oublié. Je tâchais de penser aux dieux immortels, qui ont inspiré tant de nobles génies, tant de hautes vertus ! J’évoquais de la mer déserte et du sol aride les fantômes riants que rêvaient vos pères, et je m’étais dit, en voyant si triste et si nu tout cet archipel des Cyclades, ces côtes dépouillées, ces baies inhospitalières, que la malédiction de Neptune avait frappé la Grèce oublieuse… La verte naïade est morte épuisée dans sa grotte, les dieux des bocages ont disparu de cette terre sans ombre, et toutes ces divines animations de la matière se sont retirées peu à peu comme la vie d’un corps glacé. Oh ! n’a-t-on pas compris ce dernier cri jeté par un monde mourant, quand de pâles navigateurs s’en vinrent raconter qu’en passant, la nuit, près des côtes de Thessalie, ils avaient entendu une grande voix qui criait : « Pan est mort ! » Mort, eh quoi ! lui, le compagnon des esprits simples et joyeux, le dieu qui bénissait l’hymen fécond de l’homme et de la terre ! il est mort, lui par qui tout avait coutume de vivre ! mort sans lutte au pied de l’Olympe profané, mort comme un dieu peut seulement mourir, faute d’encens et d’hommages, et frappé au cœur comme un père par l’ingratitude et l’oubli ! Et maintenant… arrêtez-vous, en-