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VOYAGE EN ORIENT.

un liquide clair dans de petites tasses qu’ils distribuaient à mesure. Un grand Égyptien vêtu de rouge, et qui probablement faisait partie de la famille, présidait à la distribution et recevait les remerciements des buveurs. Il n’était plus qu’à deux pas de moi, et je n’avais nulle idée du salut qu’il fallait lui faire. Heureusement, j’eus le temps d’observer tous les mouvements de mes voisins, et, quand ce fut mon tour, je pris la tasse de la main gauche et m’inclinai en portant ma main droite sur le cœur, sur le front, et enfin sur la bouche. Ces mouvements sont faciles, et cependant il faut prendre garde d’en intervertir l’ordre ou de ne point les reproduire avec aisance. J’avais dès ce moment le droit d’avaler le contenu de la tasse ; mais, là, ma surprise fut grande. C’était de l’eau-de-vie, ou plutôt une sorte d’anisette. Comment comprendre que des mahométans fassent distribuer de telles liqueurs à leur noces ? Je ne m’étais, dans le fait, attendu qu’à une limonade ou à un sorbet. Il était cependant facile de voir que les almées, les musiciens et baladins du cortège avaient plus d’une fois pris part à ces distributions.

Enfin la mariée se leva et repris sa marche ; les femmes fellahs, vêtues de bleu, se remirent en foule à sa suite avec leurs gloussements sauvages, et le cortège continua sa promenade nocturne jusqu’à la maison des nouveaux époux.

Satisfait d’avoir figuré comme un véritable habitant du Caire et de m’être assez bien comporté à cette cérémonie, je fis un signe pour appeler mon drogman, qui était allé un peu plus loin se remettre sur le passage des distributeurs d’eau-de-vie ; mais il n’était pas pressé de rentrer et prenait goût à la fête.

— Suivons-les dans la maison, me dit-il tout bas.

— Mais que répondrai-je, si l’on me parle ?

— Vous dites seulement : Tayeb ! c’est une réponse à tout… Et, d’ailleurs, je suis là pour détourner la conversation.

Je savais déjà qu’en Égypte tayeb était le fond de la langue. C’est un mot qui, selon l’intonation qu’on y apporte, signifie toute sorte de choses ; on ne peut toutefois