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VOYAGE EN ORIENT.

Francisco-Primo, Soliman-Aga me reconnait aussi, et, quoique plus sobre en démonstrations que son subordonné, il me fait asseoir près de lui, m’offre une pipe et demande du café… Ajoutons, comme trait de mœurs, que le simple palefrenier, se jugeant digne momentanément de notre compagnie, s’assit en croisant les jambes à terre et reçut comme moi une longue pipe et une de ces petites tasses pleines d’un moka brûlant que l’on tient dans une sorte de coquetier doré pour ne pas se brûler les doigts. Un cercle ne tarda pas à se former autour de nous.

Abdallah, voyant la reconnaissance prendre une tournure plus convenable, s’était montré enfin et daignait favoriser notre conversation. Je savais déjà Soliman-Aga un convive fort aimable, et, bien que nous n’eussions eu, pendant notre commune traversée, que des relations de pantomime, notre connaissance était assez avancée pour que je pusse, sans indiscrétion, l’entretenir de mes affaires et lui demander conseil.

Machallah ! s’écria-t-il tout d’abord, le cheik a bien raison ; un jeune homme de votre âge devrait s’être déjà marié plusieurs fois !

— Vous savez, observai-je timidement, que, dans ma religion, l’on ne peut épouser qu’une femme, et il faut ensuite la garder toujours, de sorte qu’ordinairement l’on prend le temps de réfléchir, on veut choisir le mieux possible.

— Ah ! je ne parle pas, dit-il en se frappant le front, de vos femmes roumis (européennes) ; elles sont à tout le monde et non à vous ; ces pauvres folles créatures montrent leur visage entièrement nu, non-seulement à qui veut le voir, mais à qui ne le voudrait pas… Imaginez-vous, ajouta-t-il en pouffant de rire et se tournant vers d’autres Turcs qui écoutaient, que toutes, dans les rues, me regardaient avec les yeux de la passion, et quelques-unes même poussaient l’impudeur jusqu’à vouloir m’embrasser.

Voyant les auditeurs scandalisés au dernier point, je crus devoir leur dire, pour l’honneur des Européennes, que Soli-