Page:Nichault - Un mariage sous l empire.djvu/251

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versation spirituelle l’intéressait d’autant plus qu’il lui racontait une anecdote récente ; mais à peine le domino bleu se fut-il arrêté pour parler à madame de Lorency, qu’elle sentit le bras du duc de B… se retirer doucement et laisser retomber le sien. Alors le domino bleu s’offre pour remplacer le duc de B…, il se promène avec elle assez de temps pour fixer l’attention des courtisans et des femmes qui attendaient leur tour avec impatience.

Le plaisir de posséder une femme jeune, blanche et bien faite, n’empêchait pas l’empereur de rêver quelques petites infidélités fugitives : lorsqu’il pouvait compter sur le secret, il tentait volontiers une aventure amoureuse ; mais il fallait tant de conditions réunies pour l’engager dans un semblable tort, qu’il n’a pas dû s’en rendre souvent coupable.

C’est une erreur de croire que son aversion pour ce qu’on appelle une femme d’esprit lui fit aimer de préférence celles qui en manquaient ; non, l’esprit d’observation et d’ironie était le seul qu’il détestât, et malheureusement les plus beaux génies n’en sont pas exempts, en France surtout, où l’on commence par critiquer les actions avant de les comprendre. On conçoit que, pour le restaurateur d’un pays où la plus tragique des révolutions laissait tout à rétablir ou à créer, l’artillerie des bons mots et des épigrammes fût plus redoutable que celle des ennemis. Depuis que l’on a vu tant de gouvernements succomber tour à tour sous les projectiles de la presse, comme le disent nos publicistes, on est forcé de convenir que Napoléon avait raison de la redouter, et que l’esprit satirique des salons, qui suppléait alors à celui des journaux, ne devait pas lui plaire davantage. « Les institutions seules peuvent se moquer du quand dira-t-on, disait à madame de Staël un de ses amis, et si puissant que soit un homme, il aura toujours raison d’avoir peur de votre esprit. »

Celui de madame de Lorency n’était pas de nature à faire craindre une réflexion malveillante : l’empereur, attiré par ce charme de douceur et de grâce qui la caractérisait, fut très-coquet pour elle ; d’abord, cherchant à la troubler, il lui parla de la dangereuse habitude que prenait son mari de vivre