Page:Nietzsche - Considérations Inactuelles, II.djvu/156

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C’est précisément ce que démontre l’institution de Bayreuth. Vous trouvez là des spectateurs préparés et pleins de recueillement, là encore l’émotion d’hommes qui se sentent transportés de joie et qui concentrent dans ce bonheur leur nature tout entière pour y puiser la force de s’élever vers une impulsion plus vaste. Enfin, vous y verrez chez les artistes l’abandon le plus désintéressé, le spectacle de tous les spectacles, le créateur victorieux d’une œuvre qui est elle-même la synthèse de tous les triomphes artistiques. Ne vous semble-t-il pas assister à une opération magique, quand vous. avez le bonheur de pouvoir assister de nos jours à une pareille manifestation ? Ceux qui sont appelés à y concourir, artistes et spectateurs, ne doivent-ils pas déjà être transformés et renouvelés, afin de pouvoir, à l’avenir et dans d’autres sphères, transformer et renouveler à leur tour ? Ne semble-t-il pas que l’on aperçoit un port, après l’immense désert de l’Océan ? N’est-ce pas ici le calme qui s’étend sur la nappe des eaux ?

Celui qui, pour retourner aux plaines et aux bas-fonds de la vie, d’aspect si différent, abandonne cet état d’âme plein de profondeur et de solitude qui règne ici, ne doit-il pas se demander sans cesse comme Iseult : « Comment ai-je pu le supporter ? Comment puis-je le supporter encore ? » Et s’il ne peut plus supporter de cacher égoïstement au fond de lui-même son bonheur et son malheur, il profitera dès lors de chaque occasion pour en rendre témoignage par ses actes. Où sont ceux que les institutions actuelles font souffrir ? se demandera- t-il. Où sont nos alliés naturels, ceux aux côtés desquels nous pouvons lutter contre l’extension et les empiètements déprimants de l’actuelle prétention à la culture ?