Page:Nietzsche - Considérations Inactuelles, II.djvu/239

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la scène. Ce fut parmi les amis du compositeur une véritable consternation. « J’ai contracté une alliance avec Wagner », avait écrit Nietzsche. Mais que devenait cette alliance si le rêve commun de tant d’années allait ne pas se réaliser ? Nietzsche se pose brusquement la question et, au fond de lui-même, il trouve aussitôt la réponse : Qu’importe Bayreuth !

Souffrit-il, quand cette exclamation lui vint sur les lèvres ? Sans doute, mais son instinct de véracité était plus fort que son sentiment d’attachement pour Wagner. C’est alors qu’il note sur son calepin, rapidement et d’un seul jet, les réflexions dont nous publions plus loin la traduction. Avec une cruelle lucidité il juge l’œuvre du maître vénéré et, en même temps, il apprécie à leur juste valeur les hésitations du public, rébarbatif à la « musique de l’avenir ». Toutes les réserves qu’il avait faites, à part lui, lui reviennent à la mémoire et il les note avec une hâte fébrile. C’est, malgré certains flottements dans l’expression, malgré certaines obscurités, une analyse rigoureuse de la maladie wagnérienne, où nous sont révélées, en quelque sorte avant la lettre, toutes les qualités qui prêteront plus tard un accent original au moindre aphorisme du philosophe de Par delà le bien et le mal. Nietzsche, pour la première fois, prend conscience de ce qui le sépare de Wagner et son opposition avec l’art wagnérien s’affirme sous une forme concrète.

Quelques semaines plus tard, on apprend soudain que l’inquiétude des amis de Bayreuth n’avait pas été justifiée. Louis II de Bavière venait, en effet, de mettre 300.000 thalers (375.000 francs) à la disposition de Wagner et le « théâtre de l’avenir » pouvait enfin s’achever. La joie est grande parmi les partisans du maître et Nietzsche partage cette joie ! Les Réflexions sur Wagner, restées à l’état de notes intimes, sont enfouies au fond d’un tiroir et le jeune disciple s’apprête à faire son premier pèlerinage à Bayreuth…

De nouveau la légende de Wagner reprend le dessus dans les préoccupations de Nietzsche et le vrai Wagner, dont il vient d’esquisser les traits, s’efface dans sa mémoire. Peut-être estima-t-il aussi que la cause du musicien était d’importance plus haute que la personne du musicien. « La possibilité d’une culture allemande », qu’il rattache directement à « l’horizon de Bayreuth », revient au premier plan de ses préoccupations, et quand, enfin, deux ans plus tard, en 1876, le Festspielhaus allait enfin être ouvert au public, il