Page:Nietzsche - Considérations inactuelles, I.djvu/132

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grande idée ! Comme le monde se transforme à ses yeux ! Quand il regarde derrière lui, il se sent aveugle, ce qui se passe à ses côtés lui est étranger, comme s’il entendait des sons vagues et sans signification ; ce qu’il aperçoit, jamais il ne l’aperçut ainsi, avec autant d’intensité, d’une façon aussi vraie, aussi rapprochée, aussi coloriée et aussi illuminée, comme s’il en était saisi par tous les sens à la fois. Toutes les évaluations sont pour lui changées et dépréciées. Il y a tant de choses qu’il ne goûte plus, parce qu’il les sent à peine. Il se demande s’il a longtemps été la dupe de mots étrangers, d’opinions étrangères ; il s’étonne que sa mémoire tourne infatigablement dans le même cercle et que pourtant elle soit trop faible et trop lasse pour faire seulement un seul bond en dehors de ce cercle. Cette condition est la plus injuste que l’on puisse imaginer, elle est étroite, ingrate envers le passé, aveugle en face du danger, sourde aux avertissements ; on dirait un petit tourbillon vivant dans une mer morte de nuit et d’oubli. Et pourtant d’un pareil état d’esprit, quelque non historique et anti-historique qu’il soit, est née non seulement l’action injuste, mais aussi toute action vraie ; nul artiste ne réalisera son œuvre, nul général sa victoire, nul peuple sa liberté, sans les avoir désirées et y avoir aspiré préalablement dans une semblable condition non historique. De même que celui qui agit, selon l’expression de Gœthe, est toujours sans conscience, il est aussi