Page:Nietzsche - Considérations inactuelles, I.djvu/46

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vie et le poussa à cette « universalité », qu’ils ne sentent pas qu’un pareil homme se consuma trop vite, semblable à une flamme, qu’ils ne s’indignent pas de l’étroitesse et de la pauvreté de son entourage, — les savants en particulier — une étroitesse qui ne peut qu’obscurcir, tourmenter et étouffer une organisation aussi tendre et aussi ardente que la sienne — de sorte que cette universalité tant prisée devrait plutôt engendrer une compassion profonde. « Plaignez donc, s’écrie Gœthe, plaignez l’homme extraordinaire de ce qu’il ait vécu à une époque tellement pitoyable qu’il lui fallut sans cesse agir par des polémiques. »

Comment, vous, mes bons philistins, vous pouvez songer sans honte à Lessing qui fut précisément anéanti par votre stupidité, dans la lutte avec vos butors et vos bonzes ridicules, avec les tares de vos théâtres, de vos savants et de vos théologiens, anéanti, sans oser une seule fois ce coup d’ailes éternel, pour lequel il était venu au monde ? Et quel est votre sentiment lorsque vous évoquez la mémoire de Winkelmann, qui, pour se délivrer de la vue de vos grotesques pédanteries, alla mendier du secours chez les jésuites, et dont l’ignominieuse conversion ne le déshonore pas lui, mais vous ? Vous osez même nommer le nom de Schiller sans rougir ? Regardez son image ! L’œil scintille qui regarde avec mépris par-dessus vos têtes. Ces joues dont les rougeurs portent les stigmates de la mort