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UN OISEAU LE SOIR


Cette aubépine est-elle aussi triste pour vous
Qu’elle l’est pour mes yeux assoiffés de torture
Dans ce soir vide, lent, si désolé, si doux,
Dans ce soir où l’on croit voir mourir la nature ?

Cher oiseau, quelle ardente image de bonheur
Naît en nous pour un peu d’ombrage et de nuée,
Pourquoi est-on si plein de rêve et de chaleur
Quand la lumière est sur le sol diminuée ?

Espérez, cher oiseau, roucoulez sans fureur,
Peut-être votre douce et démente femelle
Viendra pour vous, par un chemin d’herbe et de fleur,
Séparant l’air touffu des rames de son aile.

Dans le feuillage épais, natté, frais et pesant,
Dans l’aubépine rouge où la fleur écumeuse
Semble s’être baignée aux gouttes de mon sang,
Elle viendra, les yeux brillants, tiède, orageuse.

Oiseaux légers, gonflés, vous baisant et songeant,
Vous frémirez alors sous la courante brise,
Vous serez deux fronts noirs sur la lune d’argent,
Vous serez deux désirs que le ciel favorise.

Mais moi, je n’aurai pas de suffisant émoi,
Je repousse le cœur qui m’attend et m’appelle,
Et je suis cette nuit amoureuse de moi,
De mes yeux sans espoir, de ma voix immortelle…