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LA PRIÈRE DEVANT LE SOLEIL

Dans Antibes, plus rouge et jaune qu’un brugnon ;
Vous êtes comme aux jours des étés de Touraine
Qu’enivrait la pléiade éclatante et sereine,
Comme au jour où les Grecs, au bord d’un sable clair
Voyaient luire et fleurir Marseille de la mer…
Azur, Soleil, azur, ébloui de soi-même !…
Soleil, geste de joie et d’ivresse qui sème
Des grains de seigle d’or aux clairs horizons bleus,
Ah ! Soleil que je sois belle devant vos yeux !…
– Voyez comme ma main dans l’air suave passe
Afin de caresser vos rayons dans l’espace ;
Je sais que je mourrai, que rien ne peut rester
De ce qui fut si vif sur le monde enchanté,
Que tout va se brisant de mémoire en mémoire
Satisfaisant pour moi ma détresse de gloire,
Je veux, pour toute douce et vaine éternité,
Avoir été te cœur d’où ce cri est monté !…

Que je meure n’est rien, mais faut-il qu’elle meure,
Elle, la Terre heureuse et grave, la demeure
Des humaines ardeurs, des travaux et des jeux !
Tant de fois caressée et rose de vos vœux,
Elle, si tendre, si dansante et si profonde,
Faut-il qu’elle s’épuise, ô la belle du monde !
Faut-il qu’elle, si chaude et si fraîche au matin,
Porte des fleuves secs et des volcans éteints,
Et que, morte, elle soit d’une blancheur de craie,
Elle qui respirait des roses dans la haie !…
– Elle, Vous, Soleil, Terre, ineffable douceur !