Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/11

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aux vieux amis de ma famille, n’allait pas du tout. Il n’allait pas, parce que, outre qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.

On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur d’un boutiquier déteint sur toute sa boutique, car ce n’est pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive.

Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout le monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué mes théories à ce sujet. Mais vous devez comprendre que je ne leur expliquais rien du tout, et que notre intimité si cordiale se bornait aux propos indispensables, sans que jamais nous ayons eu à échanger le moindre sentiment ou la moindre idée.

Les vieux amis avaient une fille.

Une fille ! Hélas, oui ! Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose ait pu naître de ce double néant !

Elle s’appelait Rosalie !…

Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine ; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien… rien… rien !… Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible… comment dirai-je ! oui, une chose « qui n’a pas été ».

On peut être très laid et garder une étincelle de cet admirable rayonnement que donne la vie ; on peut être très laid et avoir une flamme dans les yeux, un timbre musical dans