Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/12

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la voix, un joli mouvement du buste, une jolie flexion des hanches… moins que cela encore, un vague frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances profondes ! Rien de pareil ne relevait d’une lueur de vie l’absolu effacement de la pauvre créature. J’ai dit qu’elle était anguleuse. Elle eût pu avoir, par conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés terribles. Non, pas même cela. Elle était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, aucun contour n’était apparent.

Et voici ce qui se passa, un dimanche.

Lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort grave, et plus cérémonieux que d’habitude, et je remarquai qu’il avait endossé la longue redingote des grands jours.

— Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur absence pour causer sérieusement. En deux mots, voici la chose.

Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait un chien engueulant une perdrix !

— Voici la chose, répéta-t-il. Depuis longtemps, vous avez fait une impression profonde sur le cœur de ma fille. Elle vous aime, quoi ! Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a des principes, mais elle a une âme comme tout le monde ! Vous, vous n’êtes pas beau. Vous n’êtes pas un aigle. Mais enfin vous avez une bonne place, et puis vous êtes un brave garçon. C’est ce qu’il faut, dans un mariage. Sans compter que nous sommes de vieux amis, et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille, vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec nous. C’est évident. Donc, il faut vous marier tous les deux, et le plus vite possible ! Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce que le commerce ne va pas. Mais je sais que vous êtes un brave garçon. D’ailleurs, Rosalie a un trousseau, un tas de choses utiles dans le ménage.

Il parla longtemps. Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des choses violentes.