Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/16

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Rosalie n’avait pas bougé. Elle ne regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit mouvement bizarre, comme en ont les moutons, qui ruminent.

— Rosalie, lui dis-je, savez-vous ce que c’est que l’amour ?

— Non !

— Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que c’est que l’amour, vous verrez que c’est parfois une bien sale chose. Mais auparavant, laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal. C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais.

Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que cette lecture faisait sur son âme. Elle avait ses pauvres cheveux ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son crâne. Une fois, je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des soubresauts nerveux. Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller de larmes silencieuses. Une fois, je vis que Rosalie était endormie, la bouche ouverte, et soufflant une odeur de pourriture ! Alors, je fermai le livre. Et, moi aussi, je m’endormis !

Telle fut la première nuit de nos noces !

Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme eût pu m’aimer. Elle ne pouvait pas être méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la passion, de la beauté, du rêve. Il fallait la faire naître à l’amour, voilà tout ! C’était une pauvre créature embryonnaire et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la création ! Que ne l’ai-je réveillée ? Que ne lui ai-je ouvert les yeux aux splendeurs de la vie ? Le pouvais-je ? Oui, j’ai aujourd’hui cette impression et ce remords que je le pouvais. Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On parle par le regard, par le geste et par la caresse. Il m’était facile de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt de la chair, du sang, de la pensée. Jamais son esprit, jamais son cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon esprit et dans mon cœur,