Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/34

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— Oui ! siffla ma mère… et chez le boucher aussi ! Tous les mois, on vous apporte des notes de côtelettes et de gigots !

Mon père haussa les épaules, et montrant le petit chien :

— Allons donc ! des gigots ! Qu’est-ce que tu chantes ? Une petite bête comme ça… avec quoi veux-tu qu’elle prenne des gigots !…

Ma mère s’obstinait :

— Et s’il pisse sur les meubles ? C’est toi qui les nettoieras, hein ?…

— On le corrigera… D’ailleurs…

D’un ton persuasif, et comme si cela devait couper court à toutes autres objections :

— D’ailleurs… reprit-il… il s’appelle Bijou !…

Et il le mit à terre, tandis que ma mère soupirait :

— Enfin ! Il faut en passer par tout ce que tu veux ! Moi, je ne compte pour rien, ici. Ta domestique, et puis voilà tout ! Pourvu que tu trouves la soupe bonne, et ton linge propre… Un chien… Dans la situation où nous sommes ! Je vous demande un peu !

Délivré de la peau de bique, Bijou alla, aussitôt, les oreilles tombantes et la queue basse, se cacher, sous le buffet, où il demeura, toute la soirée, allongé sur le ventre, à regarder d’un regard un peu étonné les nouveaux maîtres chez qui il allait vivre désormais.

J’étais enchanté.

J’allais donc avoir enfin un ami de toutes les heures, un être intelligent et bon, fidèle, avec qui je pourrais causer, en toute liberté, en qui je pourrais verser toutes mes confidences, mes chagrins, mes ennuis, mes joies… mes joies !… Eh ! bien, oui, mes joies !… Puisque j’en aurai, maintenant, des joies, et qu’elles me viendront de lui.

J’augurai mille choses agréables et infiniment douces en songeant à cette amitié future, car j’avais remarqué que, de son côté, Bijou avait dû faire, relativement à moi, des réflexions pareilles aux miennes.

Je n’avais pas eu tort. Car, le lendemain matin, étant descendu avant ma mère à la cuisine, j’aperçus Bijou qui, dès qu’il m’eut vu, vint à moi, la queue joyeuse, et me sauta aux jambes…