Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/52

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Oui, oui ! Je comprends maintenant… c’est lui !… c’est lui !…

Et je me dis encore :

— Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne le dénoncerai pas. Qu’ils s’arrangent tous les deux, la justice et lui !

Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire que c’était la première fois que je voyais de la misère totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.

En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît. Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de l’hospitalité ! Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau de pain. À Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, il faut passer par des filières administratives, être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours ! À Paris, on ne peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche ! Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère.

Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de toute la nuit. Il se tenait assis, sur le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il paraissait dormir. Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses épaules meurtries et ankylosées. Je vis alors son visage, si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un visage : des yeux las