Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/53

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et comme voilés, une peau fripée et jaune, une courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me regarda fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande douceur. Cela venait sans doute de ce que le regard étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux prunelles quelque chose de pareil à deux petites taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.

— Je ne te vois pas bien ! me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune, et tu n’as pas de barbe. Pourquoi es-tu ici ?

Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, je répondis de façon à rompre tout entretien :

— Je ne sais pas !

L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur.

— Tu ne sais pas fit-il. Tu ne veux pas parler ?

— Alors, pourquoi es-tu ici ?

— Je suis ici, parce que dans la maison que j’habite une vieille femme a été assassinée !

— Tous les jours, on assassine des vieilles femmes. Ça n’est pas une raison.

Après un silence de quelques secondes, il ajouta :

— Tu habites une maison ? Tu as de la chance, toi ! Approche un peu, que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé. Quel âge as-tu ?

— Vingt ans. Et toi ?

— Oh ! moi, je n’ai plus d’âge ! Depuis trois années, les minutes me semblent si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au moins, quarante ans ! Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai rien. Que fais-tu ?

— Je suis employé dans une maison de banque.

— Tu as de la chance !

— Voilà seulement huit jours que je suis à Paris ! Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Autrefois, je chantais et je disais des vers dans des cabarets de Montmartre. Mais les vers étaient trop tristes, et j’étais trop mal vêtu ! On exigeait que j’eusse une redingote tom-