Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/58

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Peut-être avait-il avoué son crime ? Peut-être le seul aspect de ces inexorables couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. Oh ! Le froid glacial et morne de ces couloirs ! Et ces visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces murs ! Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis des griffes de torture ! Et comme les pas résonnaient cruellement entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher ses dernières loques ! Et comme les robes des juges et des avocats soufflent, dans leur vol sinistre, un vent qui fait frissonner !

En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui. Bien sûr, il avait tué la vieille femme aux tapisseries. Je ne pouvais plus douter de son crime. Mais qu’était cette vieille femme, à quoi était-elle utile dans la vie ? Je l’avais rencontrée deux fois dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux cruels. Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, avait un air de bonhomie gouailleuse, de cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique. Bien des fois, en sortant de sa chambre, il chantait de sautillants refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine. En tuant la vieille, il avait peut-être des raisons si profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas.

J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, que l’assassinat pouvait bien être une loi mystérieuse de la nature. La nature, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, arme certains bras, pour des équilibres vitaux indispensables. Il y a des assassinats que je ne m’explique que comme un rétablissement d’harmonie. Aux vivants forts et joyeux, il faut de l’espace, comme il en faut aux arbres sains qui ne croissent bien qu’à condition de dévorer toutes les inutiles essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leurs moyens de développement. Et j’ai souvent protesté. « Mais non, mais non, disais-je. L’homme a une faculté de déplacement, et la terre est grande ! S’il n’est pas bien ici, il peut aller ailleurs. Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, enchaîné et captif, ses racines. Et puis, que sait-on ? Et ne vaudrait-il pas mieux abattre les gros arbres