Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/62

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fois, elle regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang étaient encore visibles. Et elle disait :

— Ainsi, vous l’avez vue, morte ! La gorge ouverte ?

— Mais oui.

— Dans son sang ? Sur le plancher ?

— Mais oui !

— Et vous l’avez prise avec vos mains ? Portée dans vos bras ?

— Oui ! oui ! oui !

Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie :

— C’est quelque chose, ça ! Mazette !

Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler l’expression :

— Vous serez demain dans les journaux, peut-être. Si jeune ! Moi, j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux.

Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, l’anonymat de son mari, dit aussi :

— Et tu n’as jamais été du jury !

Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours présents à l’esprit. Ils restent aussi précis que si les visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi. Et, cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu. Car je n’ai vécu que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes réflexions. À quelles fins et comment, au milieu de tant de poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi ? Et pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû oublier une sorte de joie amère et puissante ? C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même ; c’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, la vie, même avec ses abjections et ses tares, est