Page:Orsier - Henri Cornelius Agrippa.djvu/54

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les profondeurs d’une vallée marécageuse, non loin d’Arcona. Les montagnes, dans leurs inflexions, forment en cet endroit comme un golfe, et le sol est parsemé d’étangs défendus par des entassements impraticables de rochers. Au fond de cette gorge, sur une éminence, s’élève la tour dont l’accès est très difficile parmi les rochers et les marais. Le seul chemin qui pouvait nous y conduire était une sorte de sentier pratiqué dans les lagunes au moyen de fascines disposées les unes près des autres. Cette ruine n’avait pour habitant qu’un pauvre hère dépendant de l’abbaye et qui gardait les viviers. L’Économe nous donne le conseil de l’occuper et de la fortifier. Ce projet nous plaît ; nous nous empressons de le mettre à exécution. Nous faisons nos bagages, réunissons le plus de vivres que nous pouvons et nous disposons le tout sur le dos de nos chevaux, avec les objets les plus précieux ou du moins les plus utiles que chacun de nous possédait. Nous nous armons du mieux que nous pouvons, et nous voilà partis à la suite de l’Économe qui nous engage dans un chemin inconnu. La nuit favorise notre évasion et nous arrivons sans encombre à la tour où nous déchargeons les chevaux, que nous confions ensuite à l’Économe. Nous tenions beaucoup à les sauver, et il s’acquitta fort habilement de cette mission. N’est-ce pas une bizarrerie du sort ? Quel changement subit de position ! Les braves soldats que nous étions naguère fuient aujourd’hui comme des chauves-souris, et, suprême ironie, c’était la nuit même où nous devions si bien fêter saint Jean-Baptiste ! Apollon n’avait pas encore montré à l’horizon son visage enflammé que mes paysans cernent la maison de Janot, l’assaillent de tous côtés, l’escaladent à l’aide d’échelles, brisent les portes à coups de hache, bouleversent tout, brisent tout, font enfin œuvre de paysans. Il va sans dire qu’ils volent aussi. Quelle fête ! Ils cherchaient de tous côtés les satellites de Janot, mais ne les trouvaient nulle part ; ils n’y étaient plus. Partis ! Nous avions laissé là plongés dans le sommeil, une troupe de femmes et d’enfants qui ne pouvaient donner aucune indication sur notre retraite. Celui surtout qu’ils cherchaient avec opiniâtreté, c’était moi qu’ils appelaient l’Allemand. Car il était de notoriété publique que c’était grâce à mes stratagèmes et à mes inventions que la Citadelle Noire, qui, jusqu’ici, passait pour imprenable, était tombée entre nos mains. Je devenais ainsi responsable de la mort de tous ceux qui avaient été tués dans cette affaire ou de la perte de leur liberté. Voilà pourquoi cette foule se ruait, hurlante, pleine de colère et vomissant des menaces de mort.

Il ne leur fallut pas longtemps pour deviner où nous nous étions réfugiés. Mais nous avions mis le temps à profit et nous nous étions empressés de barrer, au moyen de charrettes, de fascines et de terre amoncelées, le seul passage qui pût donner accès dans l’étroite gorge qui conduisait à notre tour. En outre, nous avions quelque confiance en nos armes, qui nous donnaient un certain avantage sur les arcs et les balistes de ces rustres. Comme nous nous y attendions, ils vinrent se heurter contre l’obstacle que nous venions de dresser. L’assaut n’étant plus possible, ils optent pour un siège, cernent la tour, posent partout des sentinelles. Ils vont nous réduire par la famine. Jugez combien notre situation était affreuse, seuls, au milieu de cette populace furieuse, ivre de vengeance et