Page:Orsier - Henri Cornelius Agrippa.djvu/64

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tes qui sont relativement légères, à moins que vous ne sachiez vous maîtriser. Voudriez-vous lutter follement contre l’Inévitable (puisque vous déplorez si vivement vos tribulations), contre cet inévitable que Plotin[1] a défini pouvoir inéluctable des lois divines ? N’est-ce point par la volonté de Dieu que chaque jour nous vivons en de semblables angoisses ? Comme le dit encore cet auteur, la divinité agit toujours dans les événements, comme le veut sa nature. Or, sa nature étant divine, elle agit seulement d’après cette essence divine. Ces vicissitudes, ces agitations qui bouleversent l’océan de la vie, ces alternatives d’heur et de malheur qui nous arrivent, tout cela ne vient que selon la permission de la Justice Suprême. Pour ces motifs, nous devons regarder comme privé du bon sens le plus vulgaire celui qui voudrait lutter contre cette nécessité divine, se soustraire criminellement à ce joug qui, plus tard, nous sera compté pour notre bonheur éternel, dans la patrie céleste. Que dis-je, insensé que je suis ? Où me laissais-je emporter ? Il me semble que je veux apporter des corneilles à Athènes[2].

Pour en revenir mon sujet, vous n’avez pas agi avec assez de réflexion ; c’est du moins mon avis, quand vous avez refusé le salaire que vous offrait le plus ingrat des hommes, surtout en ce moment que vos affaires sont si embarrassées. Elle me paraît absurde, par ma foi, cette détermination de se venger qui ne profite qu’au coupable et cause un dommage à l’homme dévoué qui a rendu de bons offices. Vous agirez donc plus sagement si, oubliant votre indignation, vous acceptez cet argent, tout modeste soit-il, pourvu toutefois que notre ingrat personnage veuille encore vous l’offrir. Cet argent vous est d’abord nécessaire dans les circonstances fâcheuses où vous vous trouvez maintenant en second lieu, il sera beau et louable, auprès du monde, de ne pas paraître aveuglé outre mesure par l’amour de l’argent. On vous regardera comme modéré dans vos désirs et, par cette vertu de bon aloi qui vous est naturelle, vous gagnerez une bonne renommée. Quant à la promesse que vous me faites de venir bientôt ici, j’en ai vraiment éprouvé une joie si grande que j’ai cru un moment qu’on m’avait enlevé dix ans de ma vie, déjà si avancée, de dessus les épaules. Rien, par Hercule, de si heureux, de si honorable, de si agréable ne pouvait m’arriver durant tout le cours de mon existence que de me mettre en relation directe, de me soumettre aux critiques, aux observations d’un excellent homme et, en même temps, d’une science si consommée. S’il est donc certain que vous viendrez ici, ô désiré Cornélis, s’il vous plait de connaître le site de cette ville, les mœurs de ce peuple dont vous avez déjà assurément des notions, si vous pensez que le séjour dans notre pays pourra vous être a honneur et profit, persistez, je vous en prie, dans cette résolution.

En conséquence, pour que je puisse pourvoir à tout et principalement aux arrangements domestiques nécessités par votre arrivée, écrivez-moi le plus tôt possible le jour et l’heure fixés, quand toutefois

  1. Philosophe néoplatonicien (205-270). Ses Ennéades furent traduites en latin par Marsile Ficin, avant la publication du texte, Florence, 1492.
  2. Ou de l’eau à la rivière, proverbe tiré de Cicéron.