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BIBLIOLOGIE

mant à certains principes, certaines dispositions raisonnées et coordonnées.

c) Comment comprendre la pensée de l’auteur exprimée graphiquement, en le moins de temps possible (vitesse), avec le moins d’effort possible, c’est-à-dire avec le maximum d’efficience (quantité, qualité).

d) Comment dans l’élaboration du livre opérer l’union de tous ceux que la division, conventionnelle ou historique, du travail, semble avoir séparés (coopération, rapprochement).

e) Comment obtenir un accroissement de l’efficience totale du livre d’une part en perfectionnant chacun des éléments composants du livre ; d’autre part, en dégageant, de mieux en mieux, le but total et final à atteindre des buts particuliers et transitoires de chacune des parties. Et pour ce faire, comment se fonder sur les moyens traditionnels, ou inventer des méthodes et des moyens nouveaux.

142 Problèmes théoriques : La Bibliologie pure.

1. La question se pose d’une bibliologie pure, conçue à la manière de toute science pure, reposant sur quelques concepts fondamentaux, dont dans toutes les directions seraient déduites toutes les conséquences logiques et les possibilités imaginables. Sur de telles bases on a créé par exemple une mathématique pure, une physique pure, une économie pure, un droit pur.

On pourrait appeler du nom de Meta-Documentation ou Documentation pure les formes les plus hautes de la documentation. On affirmerait aussi ce fait : qu’il ne faut se laisser arrêter dans le raisonnement et l’invention par le désir seul d’aboutir à des résultats immédiatement pratiques et généralement applicables, mais pousser sans cesse plus loin. L’algorithme mathématique n’est pas à l’usage de tous ; la mesure des phénomènes physiques s’opère par une instrumentation compliquée (par exemple celle de la lumière, celle du pendule). On connaît de même des conflits extrêmement confus pour lesquels le juge ou l’arbitre n’ont que faire des dispositions toutes populaires du mur mitoyen.

La documentation pure doit revendiquer la possibilité de s’élever aussi haut que le peuvent les facultés, non de tous, mais de quelques-uns, d’aboutir à des transcriptions documentaires rares ou uniques, des combinaisons de documents compliquées et inusuelles. Demain, c’est fort probable, saura simplifier, généraliser et tirer de l’utile de ce qui aujourd’hui serait simplement vrai et rationnel.

2. Le précédent des mathématiques est remarquable. Jusqu’au XIXe siècle toute investigation mathématique avait son inspiration et son importance seulement en fonction des problèmes pratiques posés depuis les débuts de la pensée humaine ou en fonction des nouvelles découvertes et inventions de la Physique. En ce sens la mathématique était la servante des autres sciences. Mais à partir du XXe siècle, sur la base du patrimoine de résultats accumulés par les génies synthétiques de Newton, Euler, Lagrange, Gauss et tant d’autres, les mathématiques s’affirment un édifice logique et indépendant. La critique les libère de toute dépendance de l’intuition et elle-même, sur la base de ses propres concepts et postulats indépendants, établit un système de théorie logique toute enfermée en soi et n’ayant aucun besoin de reposer sur ce qui n’est pas elle-même.

3. Une Bibliologie pure pourrait être édifiée sur la base d’un concept composé des quatre éléments suivants : a) la représentation du monde ; b) par un système de signes ; c) sur des supports pratiques et maniables ; d) donnant lieu à des enregistrements qui puissent être conservés, communiqués et diffusés.

On pourrait établir par le raisonnement logique toutes les possibilités inhérentes aux quatre termes, et à leur combinaison deux à deux, trois à trois, quatre à quatre. La représentation du monde serait étendue à celle du monde réel et du monde idéal. Quant aux signes, on envisagerait les signes visibles et les signes audibles, les signes abstraits et concrets, les signes fixes et les signes en mouvement. Le support serait envisagé sous le rapport des diverses dimensions, deux (surface), trois (volume) et du mouvement (dynamisme). La communication serait envisagée sur place ou à distance, et comme s’adressant aux divers types d’intelligence destinée à la recevoir.

4. Dans le cadre de la Bibliologie pure — cadre, abstrait, sans cesse élargi par la critique, la déduction et l’induction — trouveraient donc place toutes les réalisations existantes ou ayant existé, c’est-à-dire tous les types de livres et de documents. Ceux-ci ont vu le jour dans un certain lieu, à une certaine époque et ont traité d’une certaine chose individualisée. La Bibliologie pure aurait pour caractéristique d’être dégagée de ces trois modes de contingence pour ne retenir, des données concrètes et réalisées, que ce qu’il y a en elles de généralisable.

5. Pourra-t-il arriver un jour à la Bibliologie ce qui est advenu de la Mathématique ? Une transformation radicale de celle-ci s’est opérée au XXe siècle. Elle était d’abord simple moyen auxiliaire pour la seule description quantitative des phénomènes et non essentiellement pour la conception quantitative des phénomènes. Elle a été promue maintenant à la dignité d’élaborer les nouvelles catégories de pensées nécessaires pour la systématisation logique et pour la « conceptibilité » même de nouveaux phéno-