Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/101

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d’Hellé a valu à ces ondes une triste célébrité : c’est assez ; qu’elles m’épargnent ; elles doivent déjà leur nom à un crime.

Je porte envie à Phryxus qui se vit, à l’abri des dangers, porté sur une mer périlleuse par le bélier à la Toison d’or. Je ne réclame point cependant le secours d’un animal ou d’un vaisseau, pourvu qu’on m’accorde des eaux que je puisse sillonner. Tout art m’est superflu ; qu’on me laisse seulement la faculté de nager, je serai passager, navire et pilote à la fois. Je ne me guide pas sur Hélicé ou sur l’Arcture, constellation qui sert aux Tyriens[1] ; mon amour se soucie peu des astres que peuvent voir tous les yeux. Qu’un autre considère Andromède et sa Couronne resplendissante, et l’Ourse de Parrhasie, qui brille dans un pôle glacé[2]. Les beautés qu’aimèrent Persée, Jupiter, Bacchus[3], je ne les veux point pour guides dans ma route incertaine. Il est un autre flambeau, bien plus sûr pour moi, que ces astres ; mon amour, en se guidant à sa clarté, ne saurait rester dans les ténèbres. Je puis, en y fixant mes yeux, aller à Colchos, aux extrémités du royaume de Pont, et jusqu’aux lieux où parvint le vaisseau thessalien ; je pourrais même surpasser à la nage le jeune Palémon, et celui dont une plante merveilleuse fit soudain un dieu[4].

Souvent, à force de se mouvoir, mes bras viennent à languir ; fatigués, ils se traînent à peine dans l’immensité des eaux. Si je leur dis : "Le prix de votre peine est beau ; bientôt je vous livrerai, pour appui, le cou de ma maîtresse, ils retrouvent aussitôt des forces, et tendent vers la récompense qui leur est promise, comme un prompt coursier de l’Élide qui a franchi la barrière. Fidèle à l’amour qui brûle en moi, c’est toi que je poursuis, jeune fille digne du ciel ; oui, digne du ciel : mais reste encore sur la terre ou dis quel chemin peut me conduire jusqu’au séjour des dieux.

Tu es près d’ici, et un malheureux amant jouit rarement de ta présence ; le trouble des flots se communique à son âme.À quoi me sert de n’être pas séparé de toi par une mer étendue ? Un si court trajet en est-il moins un obstacle pour moi ? Je ne sais si je n’aimerais pas mieux, relégué loin du monde entier, savoir à une immense distance et ma maîtresse et mon espoir avec elle. Plus tu es proche maintenant, plus est proche aussi la flamme qui me brûle ; je n’ai pas toujours la réalité, l’espérance me reste toujours. Je touche presque de la main ce que j’aime, tant j’en suis voisin ! mais c’est ce mot presque qui fait souvent couler mes larmes. N’est-ce pas vouloir saisir des fruits qui vous échappent sans cesse, et poursuivre de ses lèvres l’espoir d’une onde fugitive ? Je ne te posséderai donc jamais, que les eaux n’y consentent ; et toute tempête viendra me ravir mon bonheur ? Rien n’étant moins constant que le vent et les flots, mon espoir

  1. On appelait la Grande Ourse Helice, d’un nom grec helix, qui indique sa révolution en un jour et une nuit autour du pôle arctique. La Petite-Ourse, sur laquelle se réglaient les Tyriens dans leur navigation, se nommait Cynosure(kunos oura) queue de chien.
  2. Andromède fille de Céphée, roi d’Ethiopie, fut métamorphosée en constellation par Minerve. — La Couronne, autre signe céleste, composée de sept étoiles, était, au rapport de la Fable, celle qu’Ariane reçut de Vénus, à son mariage avec Bacchus. — Callistho, fille de Lycaon, roi d’Arcadie, où était située la ville de Parrhasia, fut changée en ourse avec son fils et enlevée au ciel. On la confond souvent avec la Grande Ourse.
  3. Andromède, Ariane, Callistho, changées en constellations.
  4. Palémon, appelé aussi Mélicerte, et fils d’Athamas et d’Ino, se précipita dans la mer pour éviter le courroux de son père, et fut changé en dieu marin. — Glaucus, fils d’Anthédon, trouva une plante qui causait une vive agitation aux poissons qui la touchaient ; il toucha cette plante, et fut transformé en dieu marin.