Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/104

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fermer mes paupières fatiguées. C’est peut-être à regret, cruel, mais c’est cependant avec moi que tu dors, et tu viens à mes côtés sans y vouloir venir. Il me semble en effet te voir nager près de moi, et sentir tes bras humides s’appuyer sur mes épaules. Puis, je te donne, comme d’habitude, des vêtements pour sécher tes membres, et je réchauffe ta poitrine sur mon sein qui la presse. Je passe bien d’autres plaisirs que doit taire une bouche modeste, qu’on se plaît à goûter et qu’on rougit de redire. Hélas ! cette félicité est aussi courte que trompeuse, car tu disparais toujours en même temps que le sommeil.

Oh ! amants pleins de désirs, unissons-nous par des liens plus solides, et que le charme de la fidélité ne manque pas à nos joies. Pourquoi ai-je passé dans le veuvage tant de froides nuits ? Pourquoi, tardif nageur, es-tu si souvent loin de moi ? La mer, j’en conviens, ne veut pas en ce moment qu’on la passe à la nage ; mais, la nuit dernière, le vent était plus doux. Pourquoi n’en as-tu pas profité ? Pourquoi craindre ce qui ne devait pas arriver ? Pourquoi as-tu laissé se dérober le chemin si sûr que t’offraient les flots mobiles ? Dût la fortune te rendre bientôt une occasion semblable, celle-là était la meilleure, parce qu’elle était la première. Mais l’aspect orageux de la mer avait subitement changé. Souvent, quand tu te hâtes, tu viens en moins de temps. Surpris ici par l’orage, tu n’aurais, je pense, aucun sujet de plainte ; dans mes bras, nulle tempête ne pourrait t’atteindre. Alors certainement j’entendrais, sans en être émue, les vents mugir, et je n’appellerais jamais de mes vœux le calme des eaux.

Qu’est-il donc arrivé, pour que tu sois plus en garde contre les ondes, et pour que tu redoutes maintenant cette mer qu’autrefois tu bravais ? Car je me souviens du temps où tu venais, quand elle était furieuse et menaçante, autant ou presque autant qu’elle l’est aujourd’hui. Je te criais alors : "Oui, sois téméraire, sans que ton courage coûte des larmes à une malheureuse amante." D’où te vient cette crainte nouvelle ? Qu’est devenue ton audace ? Où est ce nageur intrépide qui affrontait les flots ? Mais non, sois plutôt ce que tu es que ce que tu fus alors, et traverse sans danger une mer paisible. Seulement, reste le même ; que je sois aimée ainsi que tu me l’écris, et que cette flamme ne devienne pas une froide cendre. Je crains moins les vents qui retardent mon bonheur, que de voir ton amour, semblable au vent, changer comme lui, que de savoir mon empire détruit, tes dangers estimés plus grands que le prix que tu en reçois, et ton amante regardée comme une récompense indigne de tes fatigues.

J’appréhende quelquefois que ma patrie ne me fasse tort, et d’être, comme une fille de la Thrace, jugée indigne d’un époux d’Abydos[1]. Cependant, je puis tout supporter plus patiemment que l’idée

  1. Les femmes de la Thrace étaient pour les Grecs un objet de mépris. Quelques traits de leur histoire et plusieurs passages de leurs comédies en font foi.