Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/105

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qu’une rivale te captive et te retient, que d’autres bras que les miens entourent ton cou, et qu’un nouvel amour a mis fin au nôtre. Ah ! plutôt la mort que cette indigne blessure ; et que mes destinées s’accomplissent avant ton forfait. Ce n’est pas, si je parle ainsi, que tu m’aies, par quelque indice, fait pressentir cette cause de chagrin ni que des bruits récents aient éveillé mon inquiétude. Mais je crains tout : qui donc sut, dans l’amour, goûter la sécurité ? Le lieu où tu vis rend l’absence plus dangereuse aux amants. Heureuses les femmes que leur présence oblige à connaître les crimes réels, et empêche d’en redouter de chimériques ! Pour moi, un vain outrage peut m’émouvoir, autant que me tromper un véritable : l’une ou l’antre erreur me fait une aussi cruelle blessure. Oh ! puisses-tu venir ! Ou bien que ce soit le vent, ou ton père, mais point une femme, qui cause ce retard ! Si j’apprends que c’en est une, crois moi, je mourrai de douleur. Tu n’as qu’à être coupable, si tu veux mon trépas.

Mais non, tu ne le seras pas, et de vaines terreurs m’agitent. C’est la tempête envieuse qui s’oppose à ce que tu viennes. Malheureuse ! avec quel bruit les vagues battent le rivage ! Quels nuages épais cachent et dérobent le ciel ! Peut-être est-ce la tendre mère d’Hellé qui vient verser sur sa fille engloutie le torrent de ses pleurs[1] ; ou bien, une marâtre, changée en déesse des ondes, soulève-t-elle cette mer qui porte le nom de sa belle-fille, odieux pour elle[2] ? Ces flots, je le vois, ne favorisent plus les jeunes filles. Ils ont englouti Hellé ; ils font aujourd’hui mon tourment. Cependant, au souvenir de tes feux, Neptune, tu ne devrais permettre aux vents de contrarier aucun amour, si l’on ne cite pas à tort parmi tes conquêtes, et Amymone, et Tyro, si vantée pour ses charmes, et la brillante Alcyone, et Circé, et la fille d’Alymone, et Méduse, avant que des serpents se mêlassent à sa chevelure, et la blonde Laodicée, et Céléno, admise au ciel, et d’autres dont je me souviens d’avoir lu les noms. Elles furent, ô Neptune ! et en plus grand nombre encore, chantées par les poètes, pour avoir pressé leur tendre sein contre ton sein. Pourquoi donc, après avoir éprouvé tant de fois le pouvoir de l’amour, nous fermer par des tempêtes la route accoutumée ?

Épargne-nous, dieu terrible, et livre tes combats sur une vaste mer. Le liquide espace qui sépare ces deux terres est étroit. Il convient à ta grandeur d’attaquer de grands vaisseaux ou de sévir contre des flottes entières. Il est honteux pour le dieu des mers d’effrayer un jeune amant qui nage ; ces eaux sont moins célèbres que celles du moindre étang. Il est à la vérité d’une noble et illustre origine ; mais il ne descend pas d’Ulysse, qui te fut suspect[3].

  1. Voyez la note 9 de l’épître précédente.
  2. Le poète veut ici parler d’Ino.
  3. On sait qu’Ulysse avait crevé l’œil au cyclope Polyphème, fils de Neptune, et fut, pendant le cours de sa longue navigation, assailli de nombreuses et violentes tempêtes soulevées par ce dieu. — Quelques passages de cette lettre et la mention qui est faite ici d’Ulysse prouvent qu’au moins dans l’opinion d’Ovide, Héro et Léandre existaient longtemps après la guerre de Troie. Stace les fait cependant vivre avant cette époque puisqu’il les rappelle en parlant du manteau qui fut donné à Admète, vainqueur dans les jeux célébrés sur le tombeau d’Archémor. Théb. VI (542).