Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/106

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Conserve, dans ta clémence, deux existences à la fois : c’est lui qui nage ; mais mon espoir est, avec le corps de Léandre, suspendu sur les ondes.

Il a pétillé le flambeau qui éclaire ce que j’écris ; il a pétillé ; et ce signe est d’un favorable augure. Voilà que ma nourrice verse un vin pur sur une flamme propice : "Demain, dit-elle, nous serons un de plus." Et elle a bu. Fais que nous soyons un de plus, en glissant sur les ondes enfin soumises, ô toi ! qui remplis mon cœur tout entier ! Rentre au camp, déserteur des drapeaux de l’Amour avec qui tu sers. Pourquoi mon corps occupe-t-il le milieu de ma couche ? Tu n’as rien à redouter ; Vénus elle-même favorisera ton audace ; et, fille de la mer, elle t’en aplanira les routes. J’ai voulu souvent m’élancer moi-même au sein des ondes ; mais ce détroit est plus sûr pour les hommes. Car, lorsqu’il porta Phryxus et la sœur de Phryxus, pourquoi la femme a-t-elle donné seule son nom à la vaste étendue de ces eaux[1] ?

Peut-être crains-tu de voir le temps te manquer pour le retour, ou de ne pouvoir supporter le poids d’une double fatigue. Eh bien ! partis des deux rivages, réunissons-nous au milieu de cette mer ; donnons-nous, au-dessus des ondes, de mutuels baisers, et retournons ensuite chacun vers notre ville. Ce sera peu, mais plus que rien. Que ne puis-je oublier, ou la pudeur qui condamne au secret notre amour, ou un amour qui craint d’être connu ! Maintenant deux sentiments incompatibles, la passion et la décence, se combattent en moi. Je ne sais lequel suivre ; l’un est convenable, et l’autre plein d’attraits. Dès que Jason de Pagase fut entré à Colchos, il reçut sur son vaisseau rapide la fille du Phase, et l’enleva ; dès que l’adultère du mont Ida eut abordé à Lacédémone, il s’enfuit aussitôt avec sa proie ; et toi, l’objet que tu aimes, tu le quittes aussi souvent que tu le viens chercher ; et quand il n’y a sur la mer que des dangers pour les navires, toi, tu la traverses à la nage.

Cependant, ô jeune vainqueur des flots orageux ! brave les mers sans cesser de les craindre. Les ondes engloutissent les vaisseaux que l’art a construits ; penses-tu donc que tes bras soient plus puissants que des rames ? Ce que tu désires, Léandre, les matelots même le redoutent ; ils craignent de nager ; c’est, quand le vaisseau est brisé, la ressource qui reste. Malheureuse ! je voudrais ne pas persuader quand j’exhorte. Que ton courage, je t’en prie, dédaigne mes conseils. Arrive toutefois au terme de ta course, et passe autour de mes épaules tes bras fatigués à battre les ondes, Mais je sens, chaque fois que je regarde la plaine azurée, je ne sais quel froid pénétrer mon cœur épouvanté.

Je ne suis pas moins troublée par le songe de la nuit d’hier, quoique j’en aie conjuré l’effet par

  1. Voyez la note 9 de l’épître précédente.