Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/108

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ni l’expérience ne m’ont donné tant d’artifice ; c’est toi, jeune fille, c’est toi, crois-le, qui m’inspiras cette finesse. C’est par une adroite combinaison de mots, si toutefois il y a de l’art dans ce que j’ai fait, que l’ingénieux Amour t’a liée à moi. J’ai écrit sous sa dictée les paroles de nos fiançailles, et l’Amour, habile jurisconsulte, m’a rendu fourbe. Donne à cet acte le nom de fraude et appelle-moi trompeur ; si cependant c’est tromper que de vouloir obtenir ce qu’on aime. Voilà que j’écris de nouveau, que j’envoie de suppliantes paroles ; c’est encore de la fraude, et tu as sujet de te plaindre. Si je déplais parce que j’aime, je l’avoue, je ne cesserai de déplaire ; je te poursuivrai de mon amour, quelque précaution que tu prennes ; je te poursuivrai sans fin. D’autres ont enlevé, le glaive à la main, les jeunes filles qui leur plaisaient ; et une lettre écrite avec prudence sera pour moi un crime ? Fassent les dieux que je puisse multiplier les nœuds qui t’enchaînent, afin que ta foi ne soit libre d’aucun côté ! Mille ruses me restent encore : je suis au pied de la colline[1] ; mon ardeur essaiera de tous les moyens. Qu’il soit douteux pour toi que tu puisses être séduite ! Tu le seras certainement ; le succès dépend des dieux, mais tu ne seras pas moins séduite. Pour avoir échappé à un piège, tu ne les éviteras pas tous : l’Amour t’en a tendu plus que tu ne crois.

Si l’artifice ne réussit pas, j’aurai recours aux armes ; tu te verras enlevée, emportée sur ce sein avide de tes charmes. Je suis loin de blâmer la conduite de Pâris ni celle de quiconque fut homme pour devenir époux. Et moi aussi… ; mais je me tais. Que la mort soit le châtiment de cette audace ! Il sera moindre à mes yeux que le regret de ne t’avoir point possédée. Sois moins belle, on te convoitera modérément ; c’est ta beauté qui m’oblige à être audacieux. C’est toi qui m’y contrains ; ce sont tes yeux, devant lesquels pâlit le feu des étoiles, et qui allumèrent ma flamme ; ce sont et ta blonde chevelure, et l’ivoire de ton cou, et ces mains dont je voudrais que le mien fût entouré, et ton chaste maintien, et ces traits pudiques sans embarras, et ces pieds tels que Thétis en a sans doute à peine de semblables[2]. Si je pouvais louer le reste, je serais trop heureux ; je ne doute pas que l’ouvrage ne soit partout un chef-d’œuvre. Il n’est pas surprenant que tant de charmes m’aient porté à vouloir un gage de ta bouche.

Enfin, pourvu que tu sois forcée d’avouer que tu as été prise, je veux bien que la jeune fille l’ait été dans mes pièges. J’en supporterai l’odieux : qu’on me donne le prix dû à ma résignation ! Pourquoi un tel attentat resterait-il sans récompense ? Télamon obtint Hésione ; Achille, Briséis[3]. Chacune d’elles ne suivit-elle

  1. Cette phrase proverbiale s’appliquait à un voyageur exténué par une longue marche et auquel il restait une colline à gravir.
  2. Homère ( Il., liv. I. v. 538) donne à Thétis l’épithète d’argurotexa ( aux pieds d’argent). La blancheur des pieds devait être d’un grand prix à une époque, où la forme de la chaussure les laissait presque à découvert.
  3. Hésione était fille de Laomédon, et avait été donnée à Télamon par Hercule, après le premier siège de Troie. ( Voyez sur l’enlèvement de Briséis par Achille, l’épître III.)