Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/109

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pas le vainqueur comme un époux ? Accuse-moi sans mesure, sois irritée contre moi, j’y consens, pourvu que je puisse jouir de toi, même irritée. Moi, qui l’aurai excitée, j’apaiserai ta colère : que, pour la calmer, quelques instants seulement me soient accordés ! Qu’il me soit permis de paraître en larmes devant tes yeux, qu’il me soit permis de joindre à ces pleurs d’humbles paroles, et, à l’exemple des esclaves qui redoutent le fouet cruel, de tendre vers tes genoux des mains suppliantes ! Tu ignores tes droits : cite-moi ; pourquoi m’accuser absent ? De ton droit de maîtresse, ordonne-moi de comparaître. Libre en ta volonté, arrache alors ma chevelure ; que mon visage devienne livide sous tes doigts ; je souffrirai tout : seulement peut-être craindrai-je que ta main ne se blesse sur mon corps.

Mais ne me retiens ni avec des liens ni avec des chaînes ; l’amour qui m’unit à toi sera une garde sûre. Quand ta colère se sera pleinement assouvie, et autant qu’elle l’aura voulu, tu te diras : "Que d’amour et de résignation ! " Tu te diras, après m’avoir vu tout supporter : "Celui qui sert aussi bien doit servir sous ma loi." Maintenant, infortuné ! je suis, quoique absent, déclaré coupable, et je perds, parce que nul ne la défend, la meilleure des causes.

Le serment qu’Amour m’ordonna d’écrire est un outrage de ma main ; tu n’as sujet de te plaindre que de moi seul. Délie n’a pas mérité d’être trompée avec moi : si tu ne veux pas acquitter ta promesse à mon égard, acquitte-la envers la déesse. Elle était là, elle t’a vue, quand tu as rougi de ta méprise, et son oreille a gardé le souvenir de tes paroles. Puisse mon présage ne pas se réaliser ! Il n’est rien de plus violent que sa colère, lorsque, loin de toi ce malheur ! elle voit sa divinité outragée. Témoin le sanglier de Calydon ; car il se trouva, nous le savons, une mère qui fut plus que lui cruelle envers son fils ; témoin Actéon, regardé jadis comme une bête féroce par ceux-là même avec qui il avait auparavant donné la mort à des bêtes féroces ; témoin cette mère superbe, dont le corps, transformé en rocher, s’élève aujourd’hui, triste spectacle ! du sein de la terre de Mygdonie[1].

Hélas ! Cydippe, je crains de te dire la vérité, et de paraître ne te donner que dans mon intérêt un conseil trompeur. Il faut pourtant la dire : c’est là, crois-moi, la cause de la maladie qui te frappe souvent, au moment même de contracter ton hymen[2]. La déesse veille sur toi ; elle s’oppose à ce que tu sois parjure, et veut sauver ta vie et ta foi en même temps. Ainsi, quand tu tentes de devenir perfide, elle prévient ce crime autant de fois que tu le veux commettre. Garde-toi d’attirer contre toi les flèches meurtrières de la redoutable Vierge ; elle peut, si tu t’y prêtes, s’adoucir encore. Garde-toi, je t’en conjure, de laisser

  1. Diane avait lâché un sanglier furieux sur le pays de Calydon, pour se venger de Méléagre, coupable d’une omission dans son culte. Voyez les Métamorphoses (liv. VIII, v. 267 et suiv. ).- Althée, mère de Méléagre, furieuse de la mort de ses frères tués par lui, jeta au feu le tison fatal auquel était attachée la durée de l’existence de son fils. — Actéon avait surpris Diane au bain. La déesse, courroucée, le changea en cerf et le fit dévorer par sa propre meute. — Niobé, mère de quatorze enfants et fière de sa fécondité, avait osé se préférer à Latone. Apollon et Diane, pour venger leur mère, tuèrent à coups de flèches les sept fils et les sept filles de Niobé, qui fut elle-même changée en rocher. Ovide a dit, dans les Métamorphoses, I. VI, v. 309 et suiv.

    … Intra quoque viscera saxum est,
    Flet tamen, et validi circumdata turbine venti
    In patriam rapta est ; ibi fixa cacumine montis
    Liquitur, et lacrimas etiamnum marmora manant.

  2. Voyez la note 4 de cette épître.