Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/117

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voix timide. Ses soupçons ne m’étonnent point, puisque je me trahis ouvertement : je me hâte, dès qu’il vient, de me tourner du côté droit ; je garde le silence, et mes paupières baissées simulent le sommeil ; s’il cherche à me toucher, je repousse sa main. Il gémit ; de secrets soupirs s’échappent de sa poitrine ; et, quoique innocent, il me croit offensée. Malheur à moi, si tu te réjouis de cet aveu, et s’il fait ta joie ; malheur à moi de t’avoir ouvert mon cœur ! Si je pouvais parler, si j’étais plus juste, tu serais digne de ma colère, toi qui me tendais des pièges.

Tu m’écris pour qu’il te soit permis de voir ce corps affaibli : tu es loin de moi, et de cette distance encore, tu me nuis. Je m’étonnais que tu portasses le nom d’Aconce ; c’est que tu as des traits qui font de loin des blessures[1]. Hélas ! je ne suis pas encore guérie de celle que tu m’as faite, le jour où ta lettre est venue me frapper comme un trait mortel. Et pourquoi viendrais-tu ici ? Sans doute pour voir un corps languissant, double trophée de ton mauvais génie[2]. La maigreur a affaibli ce corps vide de sang, et ma couleur me rappelle celle de la pomme fatale.À la pâleur de mon front ne se mêle plus l’incarnat ; tel est l’aspect du marbre nouvellement taillé ; telle aussi, dans les festins, la couleur de l’argent, que fait pâlir le froid contact d’une eau glaciale. Si tu me voyais maintenant, tu prétendrais ne m’avoir pas vue jadis : "Elle ne mérite pas, dirais-tu, la ruse imaginée pour la posséder." Tu me relèverais alors du serment qui me lie à toi, et tu désirerais que la déesse pût l’oublier. Peut-être encore m’en ferais-tu prêter un contraire au premier, et m’enverrais-tu d’autres vers à lire.

Puisses-tu cependant me voir, comme tu le demandais toi-même, et connaître l’état où languit le corps de ta fiancée ! Quoique ton cœur, Aconce, soit plus dur que le fer, ta bouche elle-même, au lieu de la mienne, implorerait ma délivrance. Pour que tu le saches aussi, on demande au dieu qui dicte à Delphes ses oracles quel remède peut me rendre la santé. Lui aussi, à en croire aujourd’hui des bruits vagues et légers, m’accuse d’avoir violé je ne sais quel engagement, dont il fut témoin. Voilà ce que disent de concert et le dieu, poète aussi, et les vers que j’ai lus ; il n’est aucun vers qui trahisse tes vœux. D’où te vient une telle faveur ?… Peut-être as-tu trouvé quelque nouvelle lettre dont la lecture a séduit les dieux de l’Olympe. Puisque les dieux sont pour toi, je me soumets moi-même à leur pouvoir, et, vaincue, je souscris volontiers à tes désirs. J’ai même, les regards attachés à la terre, et pleine de confusion, avoué à ma mère le pacte de ma langue abusée. Le reste dépend de tes soins. J’

  1. L’étymologie de ce nom est le mot grec akontion, trait, javelot.
  2. Sa défaite est double, puisqu’elle est condamnée au mariage et à la mort.