Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/283

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’abreuvée du sang de ses enfants, et dans la crainte de voir périr les dernier rejetons de cette race cruelle, la terre anima ce sang fumant encore et en fit naître des hommes, race impie comme la première, et qui par sa violence et sa soif du carnage révélait sa sanglante origine.

Du haut de son céleste palais, le fils de Saturne voit les crimes de la terre ; il gémit et se rappelant l’horrible festin de Lycaon, le souvenir d’un crime trop récent encore pour être connu, allume dans son cœur un courroux extrême, digne du maître des dieux. Il les convoque ; aussitôt ils s’assemblent à sa voix. Il est au haut des cieux une voie que signale sa blancheur éclatante quand l’air est pur et sans nuages : on la nomme Lactée : c’est le chemin qui conduit les dieux à l’auguste séjour du maître du tonnerre : on voit aux deux côtés s’ouvrir à deux battants les portiques des dieux patriciens : l’Olympe a semé loin de là les demeures de ses plébéiens ; à l’entrée de l’avenue, les plus puissants des immortels ont fixé leurs illustres pénates. Ce lieu, si la hardiesse est permise à mon langage, figure dans les cieux le palais de César.

Lorsque les dieux ont pris place sur des sièges de marbre, assis lui-même sur un trône plus élevé, et s’appuyant sur son sceptre d’ébène, Jupiter agite par trois fois sa redoutable chevelure, et trois fois la terre et la mer et les cieux mêmes en sont ébranlés ; alors, son indignation s’exhale en ces termes : « Oui, je fus moins alarmé pour le royaume du monde, lorsque les géants aux pieds de reptile menacèrent de leurs cent bras le ciel assiégé. C’étaient de terribles ennemis, mais cette guerre n’avait pour cause qu’un seul crime et pour soutien qu’une seule race. Je ne vois aujourd’hui que coupables, dans toute l’étendue que Nérée embrasse de ses ondes bruyantes, et c’est le genre humain qu’il me faut perdre tout entier ; j’en jure par les fleuves souterrains qui coulent à travers les bois infernaux, j’ai tout tenté pour son salut : mais il faut trancher avec le fer une plaie incurable, de peur qu’elle ne gagne les membres encore sains. Je tiens sous mon empire les demi-dieux et les divinités champêtres, les Nymphes, les Faunes, les Satyres, et les Sylvains habitants des montagnes : s’ils ne sont point encore admis au partage de nos célestes honneurs, laissons-les du moins jouir en paix de l’asile que nous leur avons donné sur la terre. Et pouvez-vous croire qu’ils y soient en sûreté, quand j’ai vu, moi, le maître de la foudre et le vôtre, dressées contre moi-même les embûches de Lycaon, ce monstre que vous connaissez ? »

Tous les dieux frémissent à ces mots, et brûlent de punir cet attentat sacrilège : ainsi, lorsqu’une main impie, acharnée à la perte de César, entreprit d’éteindre, dans son sang, l’éclat du nom romain, un si funeste dessein jeta