Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/284

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la consternation et l’effroi dans toutes les âmes ; tout l’univers en tressaillit d’horreur, et l’amour de tes peuples ne te fut pas moins doux, ô César, que le zèle des Dieux ne le fut à Jupiter. Il apaise les murmures du geste et de la voix ; on se tait, et, le respect imposant silence à l’indignation, il reprend son discours en ces mots : « Le coupable est puni : rassurez-vous. Apprenez à la fois et le crime et la vengeance. Le bruit de l’iniquité des hommes avait frappé mes oreilles : je souhaitais qu’il fût mensonger, et, descendant des hauteurs de l’Olympe, je cache ma divinité sous les traits d’un mortel, et je parcours la terre. Il serait trop long d’énumérer les crimes dont je fus le témoin : la réalité dépassait encore les plus funestes récits. J’avais franchi le Ménale, horrible repaire de bêtes féroces, le Cyllène et les forêts de pins du froid Lycée. Arrivé en Arcadie, je pénètre dans la demeure inhospitalière du tyran, à l’heure où le crépuscule annonce la nuit qui s’avance. Je révélai par des signes certains la présence d’un dieu, et déjà le peuple en prière me rendait hommage : Lycaon se rit de leur pieuse crédulité. « Je vais, dit-il, m’assurer s’il est dieu ou mortel, et l’épreuve ne sera pas douteuse ». Il s’apprête à me surprendre la nuit dans les bras du sommeil et à m’ôter la vie. Voilà l’épreuve qui plaît au perfide. Non content du trépas qu’il m’apprête, il égorge un des otages que lui avaient envoyés les Molosses vaincus, fait bouillir une partie des membres palpitants de la victime, livre le reste à l’ardeur de la flamme, et ces mets exécrables sont ensemble servis devant moi. Aussitôt ma foudre vengeresse fait crouler son palais sur ses pénates bien dignes d’un tel maître. Il fuit épouvanté ; il veut parler ; mais en vain : ses hurlements troublent seuls le silence des campagnes ; sa gueule s’arme de la rage qu’il avait dans le cœur, et, toujours affamé de carnage, il tourne sa furie contre les troupeaux, et jouit encore du sang qu’il fait couler. Le poil remplace ses vêtements ; ses bras deviennent des jambes ; loup cruel, il conserve quelques restes de sa forme première : la couleur grisâtre de ses cheveux a passé dans son poil ; le visage farouche, les yeux ardents, tout en lui respire cette férocité qui lui fut naturelle. Une seule maison venait de périr ; mais plus d’une maison méritait le même sort : la cruelle Érinnys étend son empire sur toute la terre. On dirait que les hommes se sont voués au crime par serment : qu’ils périssent tous sur-le-champ ; ils l’ont tous mérité ; j’en ai porté l’arrêt irrévocable ! »

Les dieux approuvent les paroles de Jupiter, ceux-ci par de bruyantes acclamations, et en excitant son courroux, ceux-là par un muet assentiment ; mais la perte du genre humain est pour tous un sujet de douleur. Que deviendra la terre, veuve de ses habitants ? Qui