Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/288

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et jetez derrière vous les os de votre aïeule antique ». Ils demeurent frappés d’un long étonnement. Pyrrha, la première, rompt le silence et refuse d’obéir aux ordres de la déesse ; elle la prie, en tremblant, de lui pardonner, si elle n’ose outrager les mânes de son aïeule en dispersant ses os. Cependant ils cherchent ensemble le sens mystérieux que cachent les paroles ambiguës de l’oracle, et les repassent longtemps dans leur esprit. Enfin, Deucalion rassure la fille d’Épiméthée par ces consolantes paroles : « Ou ma propre sagacité m’abuse, ou l’oracle n’a point un sens impie, et ne nous conseille pas un crime. Notre aïeule, c’est la terre, et les pierres renfermées dans son sein sont les ossements qu’on nous ordonne de jeter derrière nous ». Bien que cette interprétation ait ébranlé l’esprit de Pyrrha, son espérance est encore pleine de doute, ou bien le doute combat encore son espérance, tant il leur reste d’incertitude sur le sens véritable de l’oracle divin ! Mais que risquent-ils à tenter l’épreuve ? ils s’éloignent, et, le front voilé, laissant flotter leurs vêtements, selon le vœu de Thémis, ils marchent en jetant des cailloux en arrière. Ces cailloux (qui le croirait, si l’antiquité n’en rendait témoignage ?), perdant leur rudesse première et leur dureté, s’amollissent par degrés, et revêtent une forme nouvelle. À mesure que leur volume augmente et que leur nature s’adoucit, ils offrent une confuse image de l’homme, image encore imparfaite et grossière, semblable au marbre sur lequel le ciseau n’a ébauché que les premiers traits d’une figure humaine. Les éléments humides et terrestres de ces pierres deviennent des chairs ; les plus solides et les plus durs se convertissent en os ; ce qui était veine conserve et sa forme et son nom. Ainsi, dans un court espace de temps, la puissance des dieux change en hommes les pierres lancées par Deucalion, et renouvelle, par la main d’une femme, la race des femmes éteinte. C’est de là que nous venons : race dure et laborieuse, nous témoignons sans cesse de notre origine.

La terre enfanta d’elle-même et sous diverses formes les autres animaux. Quand les feux du soleil eurent échauffé le limon qui la couvrait et mis en fermentation la fange des marais, les germes féconds qu’elle renfermait dans son sein y reçurent la vie comme dans le sein d’une mère, se développèrent par degrés et revêtirent tons une forme différente. Ainsi, quand le Nil aux sept embouchures a retiré ses flots des campagnes inondées et les a ramenés dans son premier lit, le limon qu’il vient de déposer, échauffé par les rayons de l’astre du jour, fait naître mille insectes divers que le laboureur surprend dans les nouveaux sillons : ébauchés à peine, ils commencent d’éclore, ou bien, inachevés et manquant de plusieurs organes de la vie, ils sont encore moi-