Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/319

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les métamorphoses

d’autres fois il s’élance d’un vaste bond, aussi impétueux qu’un torrent grossi par les pluies, et, du choc de sa poitrine, il renverse les arbres placés sur son passage. Le fils d’Agénor recule quelques pas : avec la dépouille du lion, il repousse les assauts du serpent ; quand sa gueule le menace, il l’arrête en lui présentant la pointe de sa lance : le reptile, en fureur, attaque l’acier par d’impuissantes morsures, ses dents se brisent contre le tranchant du métal. Déjà le sang commence à couler de son palais empesté, et rougit le gazon. Mais la blessure est légère, tant qu’il se dérobe aux atteintes du fer en reculant sa tête, et par ce mouvement l’empêche de se fixer dans la plaie et d’y pénétrer plus avant. Enfin le fils d’Agenor enfonce le fer dans le gosier du monstre, et le presse sans relâche, et le pousse en arrière jusqu’à ce qu’il aille se heurter contre un chêne qui l’arrête, et que sa tête et l’arbre soient percés du même coup. Le reptile fait courber le chêne sous son poids, et gémir ses flancs en les battant de sa queue. Tandis que le vainqueur contemple l’énormité de son ennemi vaincu, tout à coup une voix se fait entendre ; on ne peut reconnaître d’où elle est partie, mais elle profère ces mots : « Pourquoi, fils d’Agénor, considérer le serpent que tu viens de tuer ? et toi aussi on te verra un jour sous la forme d’un serpent ». Saisi d’un long effroi, il se trouble, il pâlit, une terreur glaciale fait dresser ses cheveux sur sa tête.

La déesse qui protège Cadmus, Pallas, descendue des plaines éthérées, s’offre à ses regards ; elle lui ordonne de remuer la terre, et d’enfouir dans son sein les dents du serpent, qui seront la semence d’un peuple nouveau. Il obéit : appuyé sur la charrue, il trace des sillons, et, suivant l’ordre de la déesse, sème dans la terre les dents qui doivent enfanter des hommes. Aussitôt, ô prodige incroyable ! la glèbe commence à se mouvoir ; du milieu des sillons surgit d’abord une forêt de lances ; bientôt des casques agitent leurs aigrettes éclatantes, ensuite apparaissent des épaules, des poitrines, des bras chargés de traits, et toute une moisson d’hommes couverts de boucliers. Ainsi, dans les jeux solennels, quand s’élève la toile du théâtre, on voit paraître les figures qu’elle représente : d’abord elles montrent la tête et peu à peu le reste du corps, jusqu’à ce que, se déroulant en entier, par une facile continuité, elles posent enfin les pieds sur la scène. Effrayé à la vue de ce nouvel ennemi, Cadmus allait prendre ses armes : « Ne les prends pas, s’écrie un des enfants de la terre, et ne va pas te mêler à cette guerre civile ». À ces mots, il frappe de sa terrible épée le plus proche de ses frères, et tombe lui-même sous le coup d’un javelot lancé de loin. Celui qui l’a livré au trépas ne lui survit pas longtemps, et rend bientôt le souffle qu’il vient de recevoir. Une égale fureur anime tout ce peuple, et dans la guerre qu’ils se livrent, ces frères, qui viennent