Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/34

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palais ne te voit plus, et l’onde bistonienne ne lavera pas tes membres fatigués.

J’ai encore présent devant les yeux le spectacle de ton départ. Je vois ta flotte, prête à voguer, stationnant dans mes ports. Tu osas m’embrasser, et, penché sur le cou de ton amante, imprimer sur ses lèvres de tendres et longs baisers, confondre tes larmes avec mes larmes, te plaindre de la faveur des vents qui enflaient tes voiles, et m’adresser, en t’éloignant, cette dernière parole : "Phyllis, attends ton Démophoon." T’attendrai-je, toi qui partis pour ne jamais me revoir ? Attendrai-je des voiles refusées à nos mers ? Et cependant j’attends. Reviens vers ton amante ! Tu as déjà tant tardé ! Puisse ta foi n’avoir failli que sur le temps ! Que demandé-je, infortunée ! Déjà peut-être es-tu retenu par une autre épouse, et par l’amour, qui m’a si mal servi. Depuis que ton cœur a répudié mon souvenir, tu ne connais plus Phyllis, sans doute. Hélas ! tu demandes s’il est une Phyllis et d’où elle est. C’est la même, Démophoon, qui offrit à tes vaisseaux, depuis longtemps ballottés sur les mers, les ports de la Thrace et l’hospitalité. C’est celle dont la générosité te secourut, qui, riche lorsque tu étais pauvre, te combla de présents, et voulait t’en combler encore, qui soumit à ton empire le vaste royaume de Lycurgue, que peut gouverner à peine le sceptre d’une femme, cette région, où le Rhodope glacial s’étend jusqu’aux forêts de l’Hémus, et où le fleuve sacré de l’Hèbre verse les eaux qu’il a reçues. C’est celle enfin qui te sacrifia sa virginité sous de sinistres auspices, et dont ta main trompeuse détacha la chaste ceinture. Tisiphone présida à cet hymen et le consacra par des hurlements. Un oiseau de malheur y fit entendre un chant de tristesse. Alecto y fut présente avec son collier de courtes vipères, et la torche sépulcrale fut le seul flambeau qu’on y vit briller. Cependant triste et désespérée, je foule sous mes pieds les récifs et la grève du rivage, et, jetant les yeux sur la vaste étendue des mers, soit que le soleil ouvre le sein de la terre, soit que les astres brillent dans la fraîcheur de la nuit, je regarde quel vent agite les flots. Quelques voiles que je voie s’avancer dans le lointain, j’augure aussitôt qu’elles apportent mes dieux.[1] Je m’avance au milieu des ondes, à peine retenue par elles, jusqu’à l’endroit où le mobile élément m’oppose ses premières vagues. Plus la voile approche et moins je me possède. Je me sens défaillir, et je tombe dans les bras de mes suivantes. Il est un golfe dont la courbe insensible décrit un demi-cercle. Un môle domine et hérisse l’extrémité des deux pointes. Il me vint à l’esprit de me précipiter de là dans les ondes qui en baignent la base, et puisque ta trahison m’y pousse, j’exécuterai mon dessein. Que les flots portent ma dépouille vers les rivages que tu habites, et que mon corps sans

  1. On a entendu par ces mots les dieux peints sur la poupe, et par conséquent le vaisseau lui-même. Phyllis peut aussi entendre ce que Clytemnestre dit d’Iphigénie à Achille : Vous êtes en ces lieux Son père, son époux, son asile, ses dieux. (Iphig. III, 5.)