Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/347

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les métamorphoses

était le malheur des lieux plus que de sa fortune. Après avoir longtemps erré, il touche enfin aux limites de l’Illyrie avec l’épouse, compagne de son exil. Là, surchargés de maux et d’années, ils retracent à leur mémoire les premières infortunes de leur famille, et les font revivre dans leurs entretiens : « Etait-il donc consacré à un dieu, dit Cadmus, le dragon que je perçai de ma lance, et dont, en m’éloignant de Tyr, j’enfouis les dents au sein de la terre, ouverte pour la première fois à de pareilles semences ? Si c’est pour sa vengeance que veille le courroux inévitable des dieux, puissé-je voir mes membres s’allonger comme ceux du serpent ! » Il dit, et ses membres allongés prennent la forme d’un serpent ; il voit sa peau se durcir et se couvrir d’écailles, et ses flancs noirs s’émailler de taches d’azur : il tombe sur sa poitrine et rampe ; ses jambes, enchaînées l’une à l’autre, se recourbent insensiblement en un dard flexible et acéré ; il a des bras encore ; il les tend à sa compagne, et laissant couler des pleurs sur son visage qui conserve encore la forme humaine : « Approche, ô mon épouse ! approche, infortunée ! dit-il : tandis qu’il me reste encore quelque chose de moi, touche, prends cette main, puisqu’il me reste une main et que le serpent ne m’enveloppe pas tout entier ». Il veut parler encore, mais tout à coup sa langue se fend et se partage ; il veut parler, mais les paroles lui manquent, et quand il essaie de faire entendre des plaintes, il siffle : c’est la seule voix que lui laisse la nature. Hermione s’écrie en frappant sa poitrine nue : « Ah ! demeure, Cadmus : infortuné ! dépouille cette forme hideuse. Cadmus, que vois-je ! où sont tes pieds, où sont tes épaules, tes mains ? Et tandis que je parle, que devient ton visage, et l’éclat de ton teint, et tout ce que tu fus ? Habitants de l’Olympe, que ne me changez-vous comme lui en serpent ? » Elle se tait, et le serpent dépose des baisers sur la bouche de celle qui fut sa compagne, se glisse autour de son sein chéri, comme s’il la reconnaissait, l’enveloppe de ses replis, et veut, comme autrefois, se suspendre à son cou. Tous les témoins (c’étaient les compagnons de Cadmus) frémissent d’horreur en voyant Hermione caresser d’une main amoureuse la tête du dragon et sa crête brillante. Soudain deux dragons s’offrent à leurs regards : ils roulent leurs anneaux côte à côte, et vont se perdre dans les détours de la forêt voisine. Aujourd’hui même ils ne fuient point l’homme, ils ne lui font aucune blessure, et ces reptiles paisibles se souviennent encore de leurs premiers destins.

Cependant ils trouvaient tous deux une grande consolation de leur métamorphose dans la gloire de leur petit-fils, adoré dans l’Inde vaincue ; la Grèce élevait des temples à sa divinité. Seul, un descendant d’Abas, sorti du même sang, Acrise, le repousse des murs d’Argos ; seul, armé contre le dieu, il refuse