Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/36

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


l’autre est ton compagnon. À eux s’était joint le fils de Laërte. Ils devaient accompagner mon retour. De douces prières ont relevé le prix de magnifiques présents : vingt bassins d’airain d’un travail achevé, et sept trépieds où l’art le dispute à la matière. On y ajouta dix talents d’or, douze chevaux accoutumés à vaincre, et, ce qui était superflu, de jeunes Lesbiennes d’une grande beauté, dont la captivité avait suivi la ruine de leur patrie. Avec tous ces présents, on t’offrit pour épouse - mais qu’as-tu besoin d’épouse ? — une des trois filles d’Agamemnon. Si tu avais voulu me racheter des fils d’Atrée à prix d’argent, ce que tu aurais dû donner, tu refuses de le recevoir ? Par quelle faute, Achille, ai-je mérité ton mépris ? Où a fui si tôt loin de moi ton volage amour ? Une fortune contraire poursuit-elle sans relâche les malheureux ? Un vent plus favorable ne soufflera-t-il pas pour moi ?

J’ai vu s’écrouler sous tes armes les remparts de Lyrnesse, et cependant j’étais une grande partie de ma patrie. J’ai vu tomber trois guerriers, dont la naissance, dont la mort fut semblable. Leur mère était aussi la mienne. J’ai vu mon vaillant époux couvrir de son corps la terre ensanglantée, et rejeter des flots de sang de sa poitrine. Cependant à tant de pertes tu fus ma seule compensation. Tu étais mon maître, mon époux, mon frère. Jurant par la divinité de ta mère qui se plaît sur les ondes, tu me disais que ma captivité serait mon bonheur. Je devais sans doute te voir me repousser, malgré la dot que j’apporte, et me fuir ainsi que les richesses qu’on te présente.

On dit même que demain, lorsque brillera l’aurore, tu dois livrer tes voiles au souffle des vents. Dès que cette funeste nouvelle eut frappé mes oreilles effrayées, mon sang se glaça dans mon sein, et le sentiment m’échappa. Tu partiras, mais à qui donc, cruel, laisseras-tu le soin de ta malheureuse amante ? Qui consolera Briséis abandonnée ? Oui, que la terre s’entrouvre soudain et me dévore, que la foudre, tombant sur moi, me consume de ses feux resplendissants[1], avant que, sans moi, les mers blanchissent sous les rames de Phtie, avant que je voie tes vaisseaux partir et m’abandonner. Si tu veux retourner déjà vers le foyer paternel, je ne suis pas un pesant fardeau pour ta flotte. Je serai l’esclave qui suit un vainqueur, et non l’épouse qui suit un époux. Mes mains sauront filer la laine. Choisie parmi les plus belles femmes achéennes, ton épouse entrera dans ta couche nuptiale, et puisse-t-elle y entrer ! La bru est digne du beau-père, du petit-fils de Jupiter et d’Egine, digne de la parenté du vieux Nérée. Moi, servante humble et soumise, je m’acquitterai de la tâche qui me sera imposée. L’épais fuseau s’amincira quand

  1. Didon s’écrie avec plus d’éloquence, dans l’Enéide : Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat, Vel pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras, Pallentes umbras Erebi, noctemque prufundam. (Aen., IV, 24.)