Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/367

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les métamorphoses

je courais à travers les pierres, les rochers et des lieux où ne s’ouvrait aucun chemin. Le soleil était derrière moi ; je vis devant mes pas s’allonger une grande ombre : peut-être était-ce une illusion de la peur ; mais au moins suis-je bien certaine d’avoir entendu avec effroi sa marche bruyante, et senti le souffle de son haleine rapide agiter le bandeau qui retenait mes cheveux. Épuisée par la fuite : « Je suis perdue, m’écriai-je ; ô toi que Dictys adore, vole au secours de la nymphe dépositaire de tes armes, et souviens-toi que tu m’as souvent fait porter ton arc et tes flèches renfermées dans ton carquois ! » La déesse, touchée de ma prière, saisit un épais nuage et le jette sur moi. À peine en suis-je enveloppée, que le fleuve, sans savoir où je suis, me cherche autour de ses flancs caverneux. Deux fois, sans me trouver, il fait le tour de la nue où la déesse m’a cachée ; deux fois il m’appelle : « Io ! Aréthuse, Io ! Aréthuse ! Malheureuse ! » Quel fut alors mon effroi ; j’étais comme la brebis, lorsqu’elle entend les loups frémir autour de son étable ; ou comme le lièvre qui, caché dans un buisson, voit la meute ennemie, et n’ose faire aucun mouvement. Alphée ne s’éloigne pas encore, parce qu’il n’aperçoit au-delà de ce lieu aucune trace de mes pas : il attache ses regards sur la nue et sur la place qu’elle occupe. Assiégée dans mon asile, une froide sueur se répand sur mon corps, et des gouttes bleuâtres découlent de tous mes membres. L’eau naît partout sous mes pieds ; elle tombe en rosée de mes cheveux, et je suis changée en fontaine en moins de temps que je n’en mets à faire ce récit. Mais le fleuve me reconnaît dans cette onde qu’il aime encore ; et, dépouillant les traits mortels dont il s’était revêtu, il reprend sa forme liquide, pour mêler ses flots avec les miens. Diane entr’ouvre la terre : plongée dans ses sombres cavernes, je roule jusqu’aux rives d’Ortygie, et cette île qui m’est chère, puisqu’elle porte le nom de la déesse qui m’a sauvée, me voit la première reparaître à la clarté des cieux ».

Ainsi parle Aréthuse. La déesse des moissons attelle à son char deux serpents, soumet leur bouche au frein, et s’élance dans les airs, entre le ciel et la terre. Elle descend dans la ville de Pallas, confie son char léger à Triptolème, et, lui remettant des semences, elle lui ordonne d’en jeter une partie dans des terres, et le reste dans celles qui recevront une seconde culture, après un long repos. Bientôt le jeune Triptolème s’élève dans son essor au-dessus de l’Europe et de l’Asie : il s’arrête sur les rivages de la Scythie, où règne Lyncus, et se rend au palais de ce prince. « Ma patrie, répond-il, c’est la célèbre Athènes ; Triptolème est mon nom : pour venir en ces lieux, je n’ai traversé ni la mer sur un vaisseau, ni la terre à pied ; je me suis frayé un chemin dans les plaines de l’air. J’apporte avec moi les présents de Cérès, qui, répandus dans le vaste sein de la terre, produisent d’abondantes moissons et