Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/376

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les métamorphoses

bouche qu’en exhalant le dernier soupir. Celle-ci tombe mourante en cherchant vainement à fuir, celle-là expire sur le corps de sa sœur ; l’une se cache, l’autre paraît toute tremblante. La mort avait déjà fait six victimes, que ses coups avaient diversement frappées ; une seule restait : sa mère lui fait un rempart de son corps, et l’enveloppe de ses vêtements : « Laisse-m’en une ; de tant de filles je ne te demande que la plus jeune, la seule qui me reste encore ». Tandis qu’elle prie, celle pour qui elle prie expire. Veuve de son époux, veuve de ses fils et de ses filles, Niobé s’assied au milieu de leurs cadavres inanimés. Endurcie par tant de maux, elle demeure immobile ; le vent n’agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage, ses yeux sont fixes, ses traits respirent la douleur, rien ne vit plus en elle ; sa langue se glace dans son palais durci, le mouvement s’arrête dans ses veines ; son cou n’est plus flexible, ses bras ne peuvent faire aucun geste, ni ses pieds avancer ; ses entrailles même se pétrifient. Elle pleure, pourtant ; un violent tourbillon la saisit et l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle se fond en eau, et des larmes baignent encore le marbre de son corps.

Dès lors, hommes et femmes redoutent le courroux de la divinité qui vient de faire éclater sa puissance ; tous se montrent plus jaloux d’honorer la déesse qui enfanta deux jumeaux, et comme il arrive toujours qu’une aventure récente rappelle d’anciens souvenirs, un Thébain s’exprime en ces termes : « Jadis les laboureurs des plaines fertiles de la Lycie ne méprisèrent pas impunément Latone. C’est une histoire peu connue, parce qu’elle concerne des hommes vulgaires ; mais elle n’est pas moins remarquable : j’ai vu moi-même le lac et les lieux que ce prodige a rendus célèbres. Chargé d’années, incapable de supporter les fatigues d’un voyage, mon père m’avait ordonné de lui amener les plus belles génisses de la Lycie, et m’avait donné pour guide un homme de cette contrée. Nous parcourions ensemble les pâturages : tout à coup nous apercevons, debout au milieu du lac, un autel antique, noirci par la fumée des sacrifices, et entouré de roseaux balancés par les vents. Mon guide s’arrête, et d’une voix tremblante, il murmure ces paroles : « Sois-moi propice ». Ma bouche répète, en murmurant : « Sois-moi propice ». Et cependant je lui demande si cet autel est consacré aux Naïades, à Faune, ou à quelque dieu du pays ; il me répond : « Jeune homme, ce n’est pas une divinité des montagnes qui préside à cet autel ; il appartient à la déesse que l’altière Junon exila jadis de l’univers. À peine Délos accorda-t-elle un asile à ses prières, alors que, île légère, elle voguait errante sur les mers. Là, couchée entre un palmier et l’arbre de Pallas, Latone donna le jour à deux enfants, en dépit de leur implacable marâtre. Devenue mère, dit-on, elle fuit encore,