Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/382

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les métamorphoses

mit et cherche, en mourant, la trace du corps auquel elle appartenait. Après cet attentat, Térée, dit-on (j’ose à peine le croire), assouvit plus d’une fois ses désirs sur le corps de sa victime. Souillé d’un tel crime, il ne craint pas de paraître devant Procné qui, en voyant son époux, lui demande sa sœur. L’imposteur pousse des gémissements ; il annonce faussement la mort de Philomèle, et ses larmes confirment son récit. Procné déchire les vêtements qui flottent, chargés d’or, sur ses épaules ; elle se couvre de deuil, élève un cénotaphe, et, sur la foi d’un trépas mensonger, elle offre aux mânes de sa sœur de funèbres présents. Elle pleure ; mais ce n’est point ainsi qu’il faut pleurer les destins de sa sœur. Le dieu du jour avait accompli, à travers les douze signes, la marche de l’année. Et Philomèle, que peut-elle faire ? Des gardes opposent une barrière à sa fuite, et les murs épais de sa prison s’élèvent taillés dans le roc. Sa bouche muette ne peut révéler son malheur ; mais la douleur est industrieuse, et le génie naît de l’adversité. Suivant l’art de ces temps barbares, elle compose un tissu où sa main ingénieuse, mêlant les fils de pourpre aux fils blancs, trace le crime de Térée. Dès qu’il est achevé, elle le confie à un esclave, et l’invite, par un geste, à le porter à la reine. L’esclave s’empresse de remettre à Procné le tissu, sans connaître l’objet du message. L’épouse du cruel tyran le déroule, et lit la déplorable aventure de sa sœur. Qui le croirait ? elle garde le silence ; la douleur lui ferme la bouche, et sa langue cherche en vain des paroles où puisse éclater toute son indignation. Sans s’arrêter à répandre d’inutiles larmes, sa fureur l’emporte à tout oser, et la plonge tout entière dans des pensées de vengeance.

C’était le temps où les femmes de Thrace ont coutume de célébrer les mystères Triétériques, en l’honneur de Bacchus ; la nuit préside à ces mystères : la nuit, le Rhodope retentit des sons aigus de l’airain. C’est encore à l’ombre de la nuit que la reine sort de son palais, et que, dans l’appareil prescrit pour les orgies, elle s’arme à la manière des Bacchantes : le pampre couronne sa tête, la dépouille d’un cerf pend à son côté gauche, une lance légère repose sur son épaule. Elle s’élance au milieu des forêts, suivie de ses nombreuses compagnes : terrible et agitée par tous les transports de la douleur, Procné imite, ô Bacchus, le délire de tes prêtresses. Elle arrive enfin à l’antre secret où Philomèle est captive, elle pousse des hurlements, crie Evohé ! brise les portes, enlève sa sœur, la revêt des insignes de Bacchus, cache son visage sous des feuilles de lierre, et l’entraîne, tout étonnée, dans son palais. À peine Philomèle a-t-elle touché le seuil de cette funeste demeure, l’infortunée frémit d’horreur, et la pâleur couvre son front. Procné la mène dans un lieu retiré, la