Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/381

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
353
les métamorphoses

il tressaille de joie, et ne diffère qu’à regret son bonheur ; son regard ne se détourne pas un moment de sa victime : ainsi, quand l’oiseau de Jupiter enlève un lièvre dans ses serres recourbées et le dépose dans son aire, à la cime d’un arbre, il fixe sur sa proie, qui ne saurait lui échapper, l’œil avide d’un ravisseur. Déjà on touche au terme du voyage ; déjà les matelots fatigués sortent de leurs vaisseaux et descendent sur le rivage natal. Le roi de Thrace entraîne la fille de Pandion dans un antre caché au fond d’une antique forêt ; il l’enferme pâle, tremblante, livrée à mille craintes, fondant en larmes, et demandant où est sa sœur. Il lui dévoile alors son infâme dessein, et triomphe, par la violence, d’une vierge qui, seule et sans appui, ne cesse d’implorer par ses cris impuissants et son père et sa sœur, et les dieux avant tout. Elle tremble comme la timide brebis qui, blessée par un loup et arrachée de sa gueule, ne se croit pas encore en sûreté, ou comme la colombe qui palpite de crainte à la vue de ses plumes rougies de son propre sang, et redoute encore les serres avides dont elle a senti l’étreinte. Bientôt, revenue à elle-même, Philomèle arrache ses cheveux épars, meurtrit son sein avec désespoir, et, tendant les bras vers Térée, elle s’écrie : « Barbare ! qu’as-tu fait ? Eh quoi ! monstre cruel, ni tes ordres de mon père, ni ses pieuses larmes, ni le souvenir de ma sœur, ni ma virginité, ni les droits de l’hymen, rien n’a pu te toucher ! Tu as tout profané ! Je suis devenue la rivale de Procné, et toi l’époux des deux sœurs ! Ah ! je ne méritais pas cet horrible destin. Que ne m’ôtes-tu la vie, perfide, pour combler la mesure du crime ? Eh ! que ne m’as-tu frappée avant un exécrable inceste ? Je serais descendue pure au séjour des ombres. Si les dieux ont des yeux pour de tels attentats, si leur puissance subsiste encore, si tout n’a pas péri avec mon innocence, un jour je serai vengée. Moi-même je braverai la honte pour publier tes forfaits. Si je retrouve ma liberté, j’irai les raconter à l’univers ; si tu me retiens captive au fond de ces forêts, je les ferai retentir dans ces forêts ; j’attendrirai les rochers témoins de mon malheur. Puisse ma voix monter jusqu’au ciel, et jusqu’aux dieux, s’il en est qui l’habitent ! »

Ces menaces excitent au même degré la fureur et la crainte dans l’âme du farouche tyran ; dans un transport de fureur et de crainte, il tire du fourreau le glaive qui pend à sa ceinture, saisit Philomèle par les cheveux, lui tord les bras et l’enchaîne ; Philomèle lui tend la gorge : à la vue du glaive, elle avait espéré la mort. Mais tandis que sa bouche indignée appelle incessamment son père et s’efforce de crier, Térée presse sa langue entre deux fers mordants, et la coupe jusqu’à la racine ; elle tombe, encore murmurante sur la terre ensanglantée : ainsi la queue d’un serpent mutilé fré-