Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/460

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des yeux pleins de douceur ; elle se trouble. Que doit-elle préférer, d’une victoire ou d’un revers ? « Ah ! dit-elle, quel dieu jaloux de sa beauté le précipite à sa perte et le contraint, au péril de ses précieux jours, à rechercher ma triste alliance ? Oh ! je ne vaux pas tant à mes yeux ! Ce n’est pas sa grâce qui me touche, et pourtant cela aussi est fait pour m’attendrir mais c’est qu’il est encore si jeune ! C’est son âge, et non lui qui m’intéresse. Et puis, c’est qu’il est plein de courage, c’est que son âme est insensible à la mort, c’est qu’il rapporte son origine au souverain des mers, c’est qu’il m’aime, enfin, et qu’il tient à ma possession jusqu’à la mort, si le Destin sévère anéantit son espérance. Tu le peux encore, fuis, étranger, renonce à un hymen sanglant ; ma couche nuptiale est une couche funèbre. D’autres ne refuseront pas de te donner leur main : tu peux charmer le cœur de toute jeune fille sensée. Mais d’où vient l’intérêt qu’il m’inspire, après la mort de ses rivaux ? Il le veut, il mourra puisque le sort de tant de victimes n’a point découragé son audace, puisqu’elle le pousse au dégoût de la vie. Il mourra donc, et son crime est de vouloir me consacrer ses jours. La mort ! voilà l’indigne prix de sa flamme ! Oh ! l’Envie n’aura pas à se désoler de ma victoire ! Mais la faute n’en est pas à moi ; plût aux dieux qu’il abandonnât son entreprise, ou du moins, que n’a-t-il plus d’agilité ! Mais quels traits enfantins ! c’est le visage d’une jeune fille ! Malheureux Hippomène, pourquoi m’as-tu connue ! Tu méritais de vivre ; si, plus heureuse, les destins ennemis ne s’opposaient pas à mon hymen, c’est toi, c’est toi seul que je choisirais pour partager ma couche ». Elle dit, et naïve encore, blessée d’une première atteinte, elle aime, et, dans son ignorance des choses, elle ne se doute pas de son amour.

Cependant, peuple, monarque, tous demandent la course accoutumée. Alors, d’une voix tremblante, le rejeton de Neptune, Hippomène, invoque mon appui : « Ô belle Cythérée ! de grâce, viens, dit-il, seconder mon périlleux dessein ! Ces feux, tu les allumas, daigne les protéger ». Le zéphyr, sur son aile docile, m’apporta ses ferventes prières. Je me sentis émue, je l’avoue, et le secours ne se fit pas attendre.

Cypre possède, dans le plus fertile de ses cantons, un champ que les habitants de l’île ont nommé Tamase ; leurs aïeux me l’ont consacré naguère : ils en ont doté mes autels. Au milieu s’élève un arbre fastueux, à la chevelure d’or ; l’or éclate sur ses rameaux bruissants. Je venais de cueillir par hasard trois de ses pommes précieuses ; ma main les tenait encore ; invisible à tous, et présente à lui seul, j’aborde Hippomène et lui enseigne l’art d’en faire usage.