Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/468

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que celui dont il aura reçu le jour. Aussi, afin que le monde n’eût rien de plus grand que Jupiter, le maître des dieux étouffa les feux dont il brûlait pour Thétis, et s’interdit la couche de la reine des mers. Mais il veut que son petit-fils, le fils d’Éaque, le remplace dans cette union.

Il est dans la Thessalie un golfe en forme de croissant, qui étend ses deux bras dans la mer : si ses eaux étaient plus profondes, il offrirait un sûr asile aux vaisseaux ; mais à peine la mer vient-elle y recouvrir le sable. Le sol de la rive n’y garde aucune empreinte et ne retarde pas le voyageur. L’algue marine n’y recouvrit jamais la grève. Près de là est un bois de myrtes aux baies de deux couleurs ; au milieu est un antre. Est-ce l’art ou la nature qui le creusa ? C’est ce qu’on ne saurait décider ; et cependant il semble qu’il doive plus à l’art. C’est en ce lieu que souvent, nue et portée par un dauphin, tu venais te reposer, ô Thétis ! C’est là que Pélée te surprit, vaincue par le sommeil ; tu résistais à ses prières, il a recours à la force et t’enlace dans ses bras. Tu succombais si, recourant à tes ruses, tu n’eusses emprunté des formes nouvelles. Oiseau rapide, il te retient ; arbre élevé, il s’attache à ton écorce. Enfin tu prends la forme d’une tigresse à la peau tachetée ; effrayé, le fils d’Éaque te laisse échapper de ses bras. Le héros offre un sacrifice aux divinités de la mer ; il répand le vin sur les ondes, et brûle sur un autel l’encens et les entrailles des victimes. Alors, du milieu des flots, le devin de Carpathie lui adresse ces paroles : « Fils d’Éaque, tes désirs seront satisfaits : lorsque Thétis ira goûter dans sa grotte la fraîcheur et le repos, surprends-la pendant son sommeil, et enchaîne son corps de liens fortement serrés ; ne te laisse pas étonner par ses mille figures : sous quelque aspect qu’elle t’apparaisse, retiens-la jusqu’à ce qu’elle ait repris sa forme première ». Ainsi parle Protée : il se replonge dans la mer, et le flot étouffe ses dernières paroles. Le soleil achevait sa carrière, et plongeait dans la mer d’Hespérie le timon de son char incliné, quand la belle néréide, abandonnant les flots, entra dans sa retraite accoutumée. À peine le héros a-t-il enchaîné ses membres délicats qu’elle change de forme : tant qu’elle se sent retenue, elle agite ses bras, et cherche à se dégager. Enfin, gémissante : « Tu l’emportes, dit-elle, et ce n’est pas sans l’aide des dieux ». Alors elle redevient Thétis. Le héros victorieux la prend dans ses bras, satisfait son amour, et la rend mère du grand Achille.

Heureux Pélée d’un tel fils et d’une telle épouse ! heureux, s’il n’eût pas porté sur Phocus ses mains criminelles ! Souillé du sang d’un frère, chassé de sa patrie, il se retire à Trachine. Là régnait le fils de l’astre du matin, Céyx, roi pacifique, ennemi du