Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/49

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que je t’apporterai sera Lemnos, terre si favorable à qui la cultive. Parmi de tels avantages, je puis me compter aussi.

Maintenant même je suis mère. Félicite-nous tous deux, Jason. L’auteur de ma grossesse m’en avait rendu le poids bien doux. Le nombre même ajoute à mon bonheur, et par la faveur de Lucine, j’ai donné le jour à des jumeaux, double gage de notre tendresse. Si tu demandes à qui ils ressemblent, on te reconnaît en eux. Ils ne savent pas tromper. Le reste, ils le tiennent de leur père. Je voulais qu’on te les portât comme en ambassade au nom de leur mère, mais la crainte d’une marâtre cruelle m’a retenue au moment de ce départ. J’ai redouté Médée. Médée est plus qu’une marâtre. Les mains de Médée sont exercées à tous les crimes. Elle qui a pu disperser dans les champs les membres déchirés d’un frère épargnerait-elle mes enfants ?

Cette femme cependant, ô insensé qu’ont égaré les poisons de Colchos ! tu la préfères, dit-on, à Hypsipyle. Vierge adultère, c’est par l’infamie qu’elle s’est fait connaître à son époux. Une flamme pudique m’a donnée à toi, comme toi à moi. Elle a trahi son père. J’ai dérobé Thoas à la mort. Elle a fui Colchos. Lemnos, ma patrie, est mon séjour. Qu’importe la vertu si la scélératesse peut triompher d’elle, si des forfaits sont sa dot et lui méritent un époux[1] ? Je réprouve le crime des femmes de Lemnos, mais il ne m’étonne pas, Jason. Le ressentiment fait une arme de tout à ceux qu’il transporte. Dis-moi, si, poussés par des vents furieux, comme ils eussent dû l’être, vous fussiez entrés dans mon port, ta compagne et toi, et si j’étais allée à ta rencontre avec nos deux enfants à mes côtés, la terre n’eût-elle pas dû, à ta prière, s’ouvrir sous tes pas ? De quel œil, époux criminel, aurais-tu vu ces enfants, m’aurais-tu vue moi-même ? Quelle mort n’avais-tu pas méritée pour prix de ta perfidie ? Près de moi, tu aurais été en sûreté. J’eusse épargné tes jours, non que tu en sois digne, mais je ne sais pas être cruelle. J’eusse assouvi dans le sang de cette concubine mes regards et ceux de l’homme que m’ont ravi ses poisons. Pour Médée je serais une autre Médée.

Si, du séjour où il règne, Jupiter daigne entendre et exaucer mes vœux, que celle qui a usurpé ma couche éprouve le malheur dont gémit Hypsipyle ! Qu’elle-même sanctionne ses lois, et que, comme j’ai été délaissée, malgré mon titre d’épouse et de mère de deux enfants, elle en pleure un nombre égal, et perde son époux ! Qu’elle ne conserve pas longtemps celui que lui soumit son art odieux ! Qu’elle en soit abandonnée, et que de plus grands malheurs la poursuivent ! Qu’elle soit exilée, et cherche un asile dans tout le globe ! Que, redevenant ce que cette sœur fut pour son frère, ce que cette fille fut pour son malheureux père, elle soit, autant que pour eux, cruelle pour ses enfants et pour son époux ! Qu’après avoir lassé et les mers et la terre, elle tente

  1. Uxor mariti sanguine dotata regnunx viri et se pariter adultero tradidit. (JUSTIN. I, cap. 7.)