Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/48

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portée qui leur était inconnue. Je fais de chastes prières. Craintive, j’adresse au ciel des vœux, que maintenant encore je dois acquitter, puisque tu es sauvé. Moi acquitter ces vœux ! Médée profiter de mes vœux ! Mon cœur souffre, et l’amour, pour le remplir, s’y joint au ressentiment. Je porterai aux temples des offrandes, parce que Jason vivant est perdu pour moi ! Le sang d’une victime immolée sera le prix de mon malheur !

Je ne fus jamais sans trouble, il est vrai. Toujours je craignais que ton père ne se choisît une bru dans une des villes d’Argos. J’ai craint les femmes de la Grèce. C’est une concubine barbare qui m’a nui. C’est d’une ennemie que je ne soupçonnais pas que me vient ma blessure. Ce n’est du moins ni sa beauté ni son mérite qui peuvent plaire. Elle t’a séduit par ses enchantements. Sa faux magique moissonne des plantes funestes. Elle a appris à faire descendre, malgré elle, la Lune du char qui la porte[1], et à plonger dans les ténèbres les coursiers du Soleil. Elle sait imposer un frein aux ondes, arrêter les fleuves dans leur cours oblique, déplacer les forêts et faire mouvoir les rochers qu’elle anime. Elle erre parmi les tombeaux, la chevelure flottante et en désordre. Elle enlève aux bûchers encore tièdes les ossements qu’elle a choisis[2]. Son infernal pouvoir s’étend sur les absents. Elle pique des images de cire, et enfonce d’imperceptibles traits dans un foie qu’elle tourmente. Son art a d’autres secrets que je préfère ignorer. Un philtre est un odieux moyen de faire naître l’amour, qui ne se doit accorder qu’aux vertus et qu’à la beauté.

Peux-tu la presser dans tes bras ? Peux-tu, étendu sur la même couche, goûter, dans le silence des nuits, un sommeil tranquille ? Le joug qu’on impose aux taureaux, elle te l’a fait subir. Le pouvoir qui assoupit le dragon féroce, c’est celui-là qui t’a charmé. Ajoute qu’elle se flatte d’avoir partagé la gloire de tes exploits et de ceux de tes compagnons. Cette épouse est une rivale qui détruit les titres de son époux. Des partisans de Pélias imputent tes succès à ses enchantements, et le peuple le croit d’après eux. "Ce n’est pas le fils d’Æson, mais la fille d’Æëtas, des bords du Phase, qui enleva la Toison d’or du bélier de Phryxus." Tu n’es approuvé ni d’Alcimède ta mère (consulte-la plutôt), ni de ton père, qui voit venir une épouse des régions glaciales. Ah ! qu’elle se cherche un époux près du Tanaïs, dans les marais de l’humide Scythie, et jusqu’aux sources du Phase, sa patrie.

Fils volage d’Æson, plus inconstant que la brise printanière, pourquoi tes promesses ne sont-elles d’aucun poids ? Tu étais mon époux en quittant ces bords, tu ne l’es plus en les revoyant. Que je sois ta femme à ton retour, comme je l’étais à ton départ ! Si la noblesse et des noms glorieux te touchent, eh bien ! tu vois en moi la fille de Thoas, descendant de Minos. J’ai Bacchus pour aïeul. L’épouse de Bacchus efface par l’éclat de la couronne qu’elle porte celui des astres moindres qu’elle[3]. La dot

  1. Carminas vel caelo possunt deducere Lunam. (VIRG. Eclog. VIII, 69.) Cantus et e curru Lunam deducere tentat. (TIBULL. I. IX, 21.)
  2. Tous les os du corps humain n’étaient pas indistinctement propres aux conjurations. ….quin ossa legant, herbasque nocentes. (HORAT. I. Sat. VIII. 22.)
  3. Cette couronne, ouvrage de Vulcain, était d’or et brillante de pierreries. Bacchus l’avait donnée à Ariane, pour la séduire. Elle fut mise au nombre des constellations.