Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/491

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les métamorphoses

Que nous sert cette double nature qui réunit en nous la vigueur des deux êtres les plus vigoureux ? Non, nous ne sommes pas les fils d’une déesse ; nous ne sommes pas les fils d’Ixion, d’Ixion qui fut si grand qu’il put porter ses désirs jusque sur l’épouse du maître des dieux. Et voici que nous sommes vaincus par un ennemi qui n’est pas même un homme ! Compagnons, roulons sur lui des rochers, des arbres, des monts tout entiers ; ensevelissons-le tout vivant sous leur immense dépouille. Qu’une forêt l’étouffe, et que le poids lui serve de blessure ». Il dit, aperçoit un vieux tronc rompu par les efforts des vents : il le lance contre l’ennemi. Cet exemple est suivi : en un instant l’Othrys est dépouillé, le Pélion a perdu son ombrage. Enseveli sous ces vastes débris, Cénée, haletant, soutient l’énorme fardeau sur ses fortes épaules. Mais enfin les arbres s’entassent au-dessus de sa bouche, couvrent sa tête et ferment tout passage à la respiration. Tantôt il retombe accablé, tantôt il cherche en vain à se dégager et à soulever la forêt qui le presse : tel on voit l’Ida vaciller, ébranlé par de sourds tremblements. Ce que devint Cénée, on l’ignore. Les uns pensent qu’écrasé sous l’Othrys et le Pélion, il est descendu dans les abîmes du Tartare. Mais le fils d’Ampycus a vu du milieu des arbres amoncelés sortir un oiseau au sombre plumage, qui s’est élancé dans les plaines des airs ; moi-même j’ai vu cet oiseau merveilleux pour la première et la dernière fois. Mopsus le voit planant d’un vol léger au-dessus de notre troupe ; il l’entend pousser des cris éclatants, il le suit tout à la fois de la pensée et des yeux : « Salut à toi, s’écrie-t-il, gloire du nom lapithe ; salut à toi, Cénée, autrefois invincible guerrier, oiseau maintenant unique entre tous les oiseaux ». Ce prodige est cru sur la foi du devin. Pour nous, la douleur de cette perte ajoute à notre fureur : nous nous indignons d’avoir vu tant d’ennemis s’armer contre un seul homme, et nos glaives ne cessent de se rougir de sang qu’après qu’une partie des centaures a succombé sous nos coups, et que la fuite ou la nuit ont dérobé le reste à la mort. »

C’est ainsi que le vieillard de Pylos raconte le combat des Centaures et des Lapithes. Tlépolème s’est affligé de voir oubliées dans ce récit les grandes actions d’Hercule : il ne peut cacher sa douleur : « Eh quoi ! Nestor, dit-il, la gloire que s’acquit dans ce combat le fils d’Alcide est-elle donc sortie de ta mémoire ? Lui-même il me disait souvent comment les fils de la Nue avaient été terrassés par son bras ». Nestor soupirant à ces mots : « Pourquoi, dit-il, me forcer à me rappeler mes malheurs, et déchirer le voile qui, depuis tant d’années, a recouvert le deuil de ma famille ? Pourquoi veux-tu que j’avoue ma haine pour ton père et les outrages qu’il m’a faits ? Il est trop vrai, grands dieux, que ses exploits surpassent toute croyance et que sa gloire a rempli l’univers ; que ne puis-je le nier ? Donnons-nous des éloges à Déiphobe,