Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/501

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les métamorphoses

cruelles douleurs le temps de se calmer par le repos. Il m’a cru et il vit : mon conseil partait du cœur, et il a eu d’heureux résultats : mais c’est assez de l’intention pour le justifier. Si la voix des devins réserve à Philoctète la ruine d’Ilion, ne m’envoyez pas auprès de lui : il vaut mieux que ce soit le fils de Télamon. Il saura par son éloquente parole fléchir un homme fou de colère et de douleur, ou par son adresse l’attirer hors de son antre ! Mais non : on verra le Simoïs reculer vers sa source, l’Ida élever une cime sans forêt, les Grecs porter secours aux Troyens, avant de voir le génie d’Ulysse rester muet dans vos besoins, et le stupide Ajax vous servir de son esprit. Les Grecs, Agamemnon, et moi surtout, tu nous abhorres, ô Philoctète ; tu me maudis sans cesse, tu dévoues ma tête aux furies ; dans le délire de la douleur, tu voudrais me tenir entre tes mains, tu as soif de mon sang. Eh bien ! tu me verras ; je braverai ta fureur, et tu seras à moi, et je te forcerai de me suivre, et, la fortune aidant, je saurai aussi bien m’emparer de tes flèches, que j’ai su enlever le devin, fils de Priam, découvrir la volonté des dieux et les destinées futures d’Ilion, ravir enfin, au milieu des ennemis, la statue vénérée de la Pallas phrygienne. Et Ajax viendra se comparer à moi ! Avec le Palladium, Troie ne peut tomber : où est l’intrépide Ajax ? Où est ce foudre de guerre avec ses grandes paroles ? Mais il a peur ; mais c’est Ulysse qui ose, dans l’ombre de la nuit, traverser les postes de l’ennemi ; au milieu de mille morts, franchir les murs de Troie ; pénétrer jusque dans la citadelle, arracher la déesse de son temple, l’enlever à travers les Troyens. Sans moi, le fils de Télamon aurait inutilement chargé son bras d’un épais bouclier. Cette nuit-là, j’ai été le vainqueur de Troie ; je l’ai vaincue en rendant possible sa défaite.

» Cesse de murmurer le nom de Diomède, et de le désigner du geste : oui, il a partagé ma gloire : mais, lorsque tu couvris nos vaisseaux de ton bouclier, tu n’étais pas seul non plus ; tu avais une armée avec toi, et moi je n’ai eu qu’un homme. Si Diomède lui-même ne savait que la bravoure doit le céder à la prudence, que la vigueur du bras n’est pas le meilleur droit à ces armes, il les aurait aussi demandées ; et avec lui, l’autre Ajax, moins emporté que toi, Eurypyle, Thoas, Idoménée, Mérion, né dans la même patrie, et le plus jeune des Atrides. Mais tous ces chefs, tes égaux en courage, ont cédé le prix à mon génie ; ton bras est utile dans la mêlée, ton esprit a besoin du nôtre : force aveugle à qui manque la pensée, c’est nous qui pensons pour toi : tu sais te battre, je sais choisir, avec Agamemnon, le moment du combat ;